Madelaine avant l’aube, Sandrine Collette

Je serais un bon libraire. J’adore recommander des livres, affûtant mes prédictions en fonction de la personnalité du client. Pour la première fois, je défie quiconque de ne pas aimer ce livre que je recommande à tout le monde.

Il peut plaire à tous : jeunes et moins jeunes, férus de littérature ou un livre lu par an, progressistes et conservateurs.

C’est une histoire à la dureté d’un Jean Carrière avec la plume de Le Clézio.

J’ai ressenti la faim sur 250 pages. Cette histoire d’une famille de paysans à une époque féodale (probablement lors du terrible hiver sous Louis XIV, en 1709) est universelle. Changez les prénoms, mettez la sécheresse au lieu de la pluie, et vous partez dans n’importe quel continent.

À voir si Sandrine Collette obtient le Goncourt, mais sincèrement, elle pourrait s’en moquer tant elle est au-dessus de gagnants comme le médiocre « Vivre vite ».

Une réussite. Un chef d’œuvre. Vous me faites confiance ?

Paris se lève, Armand Delpierre

Cela fait longtemps que je n’écris pas une chronique. Cela prend du temps et je me dis souvent “À quoi bon ?”.

Comme Armand Delpierre a écrit ce livre, la sympathie de cet écrivain déteint sur moi. Je l’ai connu virtuellement et j’ai envie de vous présenter son travail.

Toutes mes excuses, mes connaissances en polars sont limitées à Lemaitre, Vargas et quelques autres.

Mon analyse vaut ce qu’elle vaut, mais Paris se lève rentre dans la catégorie (existe-t-elle ?) des “Polars humains”. La brigade est composée de personnes comme vous et moi, ordinaires, que l’on côtoie toute la journée ou que l’on retrouve le soir à la maison . Ni qualités ni défauts au-dessus des autres.

Dès lors, l’histoire est plausible. Un meurtre, un viol. Pas de tueurs en série, pas d’atrocité au-delà du supportable. Tout le commissariat doit résoudre ces deux affaires, alors que les attentats de Charlie Hebdo ébranlent le monde entier et mettent Paris à genoux.

Sur près de 500 pages, certaines affaires secondaires auraient pu être supprimées ou allégées. Ou certains personnages auraient pu n’être que secondaires ou tertiaires. En effet, beaucoup de policiers composent cette brigade, le lecteur inattentif comme moi s’y perd avec leur prénom, nom et surnom.

Il n’en demeure pas moins que ce livre reste une lecture plaisante et fait remarquable, drôle parfois. Encore une fois l’humain. Chez Delpierre, lecteur de Houellebecq, un roman policier de 2015 est ancré dans son époque et nous ressemble.

Un deuxième roman, Peine capitale a été publié par la suite et les deux livres sont au format poche. Faites plaisir à un amateur de polars afin qu’ils découvrent un nouvel auteur francophone et vivant, merci !

La prochaine fois que tu mordras la poussière, Panayotis Pascot

Je n’aurai pas raté ma vie si j’arrive à vous faire économiser 19.50 euros et 3 heures de votre existence.

Quand un livre déplaît, le lecteur doit se remettre lui aussi en question. Dans mon cas, celui d’un écrivain qui se bat pour vendre deux livres dans le salon « Livres et Saucisses », bien évidemment que j’envie son succès. Toutes les portes lui furent ouvertes, jusqu’à la Grande Librairie.

Donc oui, inutile de le commenter, je suis jaloux. C’est un sentiment humain, universel.

Je vais essayer de prendre du recul, en montant d’une étoile ma note finale. Je la monte aussi parce que je n’ai pas payé ce livre, encore heureux, un livre payé par mon mouton de frère. La plupart parmi vous, vous l’avez acheté car il est passé partout. Vous vous en mordez les doigts ? Bien fait pour vous. Et bien sûr que vous vous ferez encore avoir puisqu’une poignée de personnes décide de vos lectures.

Je veux bien être un dinosaure amoureux des belles tournures, mais ceux qui disent que le « style est magnifique », vous avez lu quoi à part des messages WhatsApp ? D’après son éditeur, Stock, qui décidément, nous offre souvent des livres au mieux médiocres : une « plume tranchante et moderne ». Tout son livre est d’un niveau de messages écrits à la va-vite :

« Le train vient de partir, je suis bourré, j’espère que je ne vais pas me sentir mal. J’ai une heure quinze pour dessaouler, ça devrait le faire. Je bois peu, il ne m’a fallu que trois verres de vin pour être tout chaud du front ».

Sur le fond, difficile d’apprécier une autobiographie sans juger l’auteur. Je ne connaissais pas cet homme, sauf par une participation à une émission « LOL ». Il m’avait paru sympathique.

Les thèmes : acceptation de l’homosexualité, relation au père, dépression. Je pense que nous pouvons écrire un bouquin sur nos états d’âme. Certains passages peuvent toucher, résonner en nous. De là, à en faire le publier…

Là où Houellebecq est vraiment une « plume » (parce qu’il réfléchit à ses tournures) « tranchante » (car il s’impose) et moderne (car il a mis « bite » bien avant ce jeune homme), Pascot nous impose un livre pathétique. S’il n’était pas connu, si cela avait été le livre d’un autoédité, j’aurais pensé « Bon, c’est bof, mais si ça lui fait du bien ». Là, je suis plus dur, parce que j’aurais aimé en savoir plus sur sa création artistique plutôt que d’apprendre qu’il avait des problèmes d’érection devant une femme et que son père n’aime pas les yaourts à la pêche.

Si un jour j’ai le quart de son succès, si je le croise dans un salon, pour une fois, je serai flagorneur comme tout le milieu. Ma franchise ne m’a attiré que des ennuis. Panayotis cessera de remuer son café avec sa cuillère et plantera ses yeux dans les miens :

– Arrête, Benjamin. Pas toi. Ce livre est pour les blaireaux. Tu le sais, je le sais.

Ce que je sais de toi, Éric Chacour

Impossible de passer à côté de ce livre, tant les critiques sont unanimes et les réseaux sociaux enthousiastes.

Toujours déçu par les livres adorés par tous, je craignais la déception. Au contraire, bien que j’aime les coups d’éclat et me sentir différent des autres, ce livre est maîtrisé de A à Z. Normal, l’auteur a mis 10 ans pour nous l’offrir.

C’est une prouesse qu’un auteur, dès son premier livre, présente un livre d’un niveau de bons auteurs expérimentés. Si c’était un auteur expérimenté, on aurait dit que ce livre était bon, très bon. Là, Éric Chacour est en train de vivre le rêve de tout écrivain : un best-seller, traduit dans le monde entier et qu’il promeut partout, assis à côté des grands qu’il admire depuis 20 ans.

L’histoire : un médecin égyptien et chrétien tombe amoureux du fils d’une patiente et le prend sous son aile. Pas d’histoire d’amour dans l’Égypte des années 80.

La lecture de ce livre vous paraîtra fluide, un récit équilibré entre la simplicité et la technicité. La particularité de ce livre, qui peut déranger, est la présence d’un narrateur à la deuxième personne du singulier. Pour ma part, ce narrateur engagé donne justement une profondeur au récit, une tension. J’ai été surpris par l’histoire, je n’ai rien vu venir alors que je débusque parfois les grosses ficelles de mes collègues.

En tant qu’auteur de livres principalement LGBT, j’aurais aimé lire une scène de sexe, non par pour assouvir mes fantasmes, sinon par militantisme. Cette histoire est consensuelle, LGBT « comme il faut ». Peut-être que l’auteur estimait que le sexe n’aurait rien apporté au livre. Sûrement. Peut-être qu’il ne se sentait pas à l’aise pour l’écrire. Possible. En tout cas, elle reste magnifique et sera adaptée en film.

Ma seule inquiétude : Que va-t-il écrire après ? Comment passer après un premier livre en train de conquérir le monde entier ? On attend le deuxième, M. Chacour.

Ce que je sais de toi, Eric Chacour, aux éditions Philippe Rey.

L’amour et les forêts, Éric Reinhardt

Deuxième livre de cet auteur après l’excellent Sarah, Susanne et l’écrivain qui aurait mérité le dernier Goncourt.

Encore une fois, le style est parfois pompeux, Éric Reinhardt sait écrire, il se considère comme un grand écrivain et aime étaler son savoir. Cela dit, je préfère lire un écrivain qui manie les belles tournures et qui tombe dans le piège d’écrire pour lui que tous ces auteurs au style pauvre comme si je publiais mes WhatsApp avec ma mère.

Encore une fois, les dialogues sonnent quelquefois faux. C’est un vieux débat : authenticité des dialogues (style court et familier) ou recherche du beau (« Personne ne parle comme cela »).

Pour le reste, aucune réserve si ce n’est un premier chapitre assommant. Cette histoire, adaptée en film (pas vu) va vous prendre à la gorge, vous malmener, vous révolter. Une femme se retrouve sous l’emprise de son mari, un pervers narcissique (le mot n’est pas employé, il est galvaudé, je parle sous le contrôle des psychologues, mais Jean-François doit l’être). Elle rencontre à quelques reprises un écrivain pour lui raconter son histoire.

De nouveau, je me suis senti assailli par des émotions. J’aime l’amour et la violence dans les œuvres artistiques, surtout les livres. Et c’est le deuxième livre de cet auteur qui me fait réagir autant. Je lirai avec plaisir un troisième.

Les noces barbares, Yann Queffélec

Sur les recommandations d’un garçon sur TikTok, je choisis Les noces barbares dans les Goncourt à lire.

Un très grand livre, que l’on peut qualifier de chef-d’œuvre, tant il n’y a pas matière à reproche, à part une quatrième de couverture (Ne la lisez pas !) qui résume le livre. Que c’est agaçant !

L’histoire est sombre. Une jeune fille violée par 3 soldats américains. Un enfant naît, rejeté par sa mère et ses grands-parents. Un mariage avec un brave homme pourrait améliorer son destin.

Dépressifs s’abstenir ou plutôt « dépressifs qui ont besoin de romans cucul pour aller mieux s’abstenir ». Vous n’allez pas rire, vous allez voir peu de bons sentiments, à part pour certains personnages secondaires.

Mais quelle histoire puissante, que vous vous rappellerez dans 30 ans. Quel premier chapitre ! On se retrouve à côté de la jeune fille victime d’une tournante.

Ce livre m’a paru maîtrisé du début jusqu’à la fin, malgré quelques longueurs. C’est un livre à relire pour mieux savourer le style, exemplaire de la première à la dernière ligne. On est loin d’un travail bâclé. Vous me conseillez d’autres livres de cet auteur ?

Fille, Camille Laurens

Pour une fois, la quatrième de couverture est parfaite, elle n’en dit pas trop ou ne me ment pas :

– Vous avez des enfants? demande-t-on à son père.
– Non, j’ai deux filles », répond-il.

Laurence Barraqué grandit avec sa sœur dans les années 1960 à Rouen.
Naître garçon aurait sans doute facilité les choses. Un garçon, c’est toujours mieux qu’une garce. Puis Laurence devient mère dans les années 1990. Être une fille, avoir une fille : comment faire ? Que transmettre ?

L’écriture de Camille Laurens atteint ici une maîtrise exceptionnelle qui restitue les mouvements intimes au sein des mutations sociales et met en lumière l’importance des mots dans la construction d’une vie.

Camille Laurens nous propose une « autofiction » le terme à la mode pour dire « autobiographie romancée ». Peu importe la part de vrai, c’est un livre d’une remarquable intelligence.

J’ai pris du plaisir à me replonger ou prendre connaissance de la situation des femmes à partir des années 60. J’ai écrit un message à ma sœur aînée, née en 1976, lui demandant « Tu as bien connu les derniers cours de cuisine et de couture ? ».

Sur la forme, le style de l’autrice, en jouant avec les mots et les codes, sert le livre. J’ai eu l’impression de lire une autrice qui dominait ses phrases. Les mots ont un sens, premier, caché ou double, mais ils ne sont pas neutres.

Sur le fond, je vais lui poser cette question, lors d’une rencontre à l’Institut français de Lisbonne : « Madame, malgré tous mes efforts, toute mon éducation et toute mon empathie, suis-je capable, en tant qu’homme, de comprendre aussi bien votre livre que n’importe quelle femme ? ». Je mettrai sa réponse en commentaire.

Peste & Choléra, Patrick Delville

Patrick Delville a réussi l’exploit de nous narrer une des vies les plus passionnantes du XIX-XXe siècle en une histoire des plus barbantes. Celle du savant Alexandre Yersin, le découvreur du bacille de la peste.

Il aurait fallu un Javier Moro pour ce livre de commande, qui aurait su y mettre du souffle et de la force.

J’ai abandonné quelques pages avant la fin tellement je n’en pouvais plus. Je l’ai lu pour départager deux personnes du club de lecture, une s’est ennuyée, l’autre a eu un coup de cœur.

Je mets 2 étoiles pour le travail de recherches et pour l’originalité du style. Pour le reste, je partage TOUTES les remarques négatives des autres lecteurs lus çà et là : les aller-retours, la mise en scène de l’auteur, les détails inintéressants, le manque d’émotion. On dirait un mémoire de mastère 2 qui a failli remporter le Goncourt 2012.

Au fait, une simple recherche sur Wikipedia montre que Joseph Meister ne s’est pas suicidé pour protéger la crypte de Pasteur.

Je suis satisfait d’une seule chose : grâce à ce livre, j’ai connu ce personnage.

Magnifique, Jean-Félix de la Ville Baugé

Vous savez pourquoi je passe tellement de temps à vous présenter des livres sur ma page web ? Parce que c’est mon dernier espace de liberté, avec mes livres. Sur les réseaux sociaux, je suis libre, mais pas autant.

Je pèse mes mots : écrit avec un nom de plume (féminin et à consonance étrangère), ce livre gagnerait des prix. Il est meilleur que des Goncourt.

Malheureusement pour ce livre, heureusement pour l’émergence de nouvelles têtes, les livres de quinquagénaires blancs, sauf des transclasses, ne sont pas à la mode. Un prénom composé et un nom à particule font fuir même les plus curieux. Je n’aurais jamais lu ce livre si je n’avais pas écouté l’auteur lors d’une rencontre littéraire à Lisbonne. Cet écrivain avec 4 romans dans sa besace, juriste, un port altier à la BHL, avait prouvé qu’il avait des heures de vol dans l’humanitaire. Techniquement, Magnifique n’est pas un roman, il comporte moins de 40 000 mots, c’est une novella. Les éditions Télémaque savent que c’est moins vendeur de le dire, ils imitent Albin Michel qui nous font le coup chaque année avec les « romans » d’Amélie Nothomb.

Bref, en un mot, son livre est une « réussite ». Magnifique est l’histoire d’une rescapée tutsie du génocide rwandais, de son village jusqu’aux lacs suisses. Il vous imposera des réflexions tant intimes que politiques.

Le style de Jean-Félix de la Ville Baugé (vingt secondes pour écrire son nom) est épuré, sans adjectif ou presque. Les rares descriptions confèrent aux présentes une efficacité redoutable. Les phrases, délibérément courtes, sans sentimentalisme, collent avec un récit où les coups de machette traumatisent.

Toute ma reconnaissance envers cet auteur pour nous proposer un livre si intelligent.

La vie devant soi, Romain Gary

Prix Goncourt 1975, obtenu sous le nom de plume d’Émile Ajar, Romain Gary a dupé son monde pour ravir deux fois ce prix.

Quelques lignes : un garçon de 10 ans, orphelin, Momo, d’origine maghrébine, vit dans une pension tenue par une vieille femme juive. La santé de cette dame diminue, la maturité de Momo grandit.

J’ai failli abandonner plusieurs fois ce livre dans lequel, finalement, il ne se passe pas grand-chose. Cela aurait pu être une nouvelle.

Toutefois, je suis content d’être allé jusqu’au bout, car j’ai apprécié la fin.

Je ne suis pas sûr d’avoir envie de lire La promesse de l’aube, son autre Goncourt, tout de suite, mais il faut reconnaître dans ce livre un style unique : une histoire racontée par un enfant-adulte. On est ballotés entre phrases enfantines et réflexions profondes d’un homme au soir de sa vie.

Loin d’être un chef-d’œuvre, proche du feel good, un livre qui reste intéressant et qui plaît, tant mieux !