Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, Jean-Paul Dubois

Goncourt 2019, premier remporté par les Éditions de l’Olivier.

Un homme se retrouve emprisonné pour deux ans, à Montréal. On apprend aussi qu’il a perdu son père, sa femme et son chien. Entre vie carcérale et retour en arrière pour comprendre les drames, Jean-Paul Dubois nous gratifie d’un récit à l’américaine.

Bien sûr, le style est très correct, on est en présence d’un Goncourt. À ceci près que je ne vois pas en quoi il serait exceptionnel pour remporter un tel prix. Sûrement par la faiblesse des autres.

Ce livre n’est pas mauvais, loin de là, je l’ai lu avec plaisir. Je reste déçu et je le note plus sévèrement, car je m’attendais à mieux. Quand j’allais au resto avec mon ex, son critère pour évaluer l’expérience était « Tu y retourneras ? ». Je ne relirai pas ce livre et je lirais d’autres livres de Dubois si je me retrouvais sans pile à lire.

Aranea, Le Neuvième livre, Alexandre Murat

Un an après la sortie de son premier livre, Aranea, La Légende de l’Empereur, Alexandre Murat est de retour avec un récit plus court, toujours un accrolivre, publié aux Éditions Fleuves.

On retrouve Alex et Mary, aux quatre coins du globe, embarqués dans la quête d’un neuvième livre, une clé du savoir absolu.

Je ne m’étais pas trompé quand j’avais pressenti que l’auteur continuerait à prendre du plaisir et à en donner aux amateurs du genre.

J’avais souhaité pour le deuxième, plus de descriptions et plus de profondeur dans les personnages. Mon vœu a été exaucé, en partie.

Les personnages principaux, en étant les mêmes, gagnent en familiarité. On en apprend davantage sur leurs contradictions.

Les descriptions sont brèves et les chapitres courts. Parce que chez Alexandre Murat , l’action prime. Dès lors, une description est utile que si elle sert une action, comme l’arrivée des cendres de l’Aiglon aux Invalides (un passage très bien décrit). Alexandre Murat répond ainsi aux codes de ce genre littéraire.

Cette suite est une vraie suite, qui peut se lire indépendamment sans être perdu, dans laquelle Murat maintient des références au Premier Empire, pour notre plus grand plaisir. Vous savez, dans Da Vinci Code, on se rappelle le Louvre, en bons Français que nous sommes. Avec Aranea, pour les deux premiers, Napoléon est présent, principalement, accessoirement, mais jamais loin.

Alexandre Murat a incontestablement pris du plaisir à écrire ce livre. Fait admirable, son plaisir n’anéantit pas celui des lecteurs. Il écrit pour eux, pas pour les noyer dans un style pédant et original qui servirait, selon ce que croient de nouveaux auteurs adulés par trois journalistes, une histoire complexe à laquelle toute honnête personne décroche.

On attend Aranea 3.

Sarah, Susanne et l’écrivain, Éric Reinhardt

Heureusement que je ne suis pas découragé par le talent d’Éric Reinhardt pour poursuivre ma carrière d’écrivain. Finaliste du prix Goncourt 2023, sans avoir lu les autres, il aurait peut-être mérité de le remporter.

Évacuons immédiatement ce qui peut déplaire, à juste titre, dans ce livre : quelques pages surabondantes et des tournures parfois prétentieuses. Oui, Éric Reinhardt a écrit un grand livre, il s’est éclaté pendant l’écriture. Il sait qu’il écrit bien à force de l’entendre. Je comprends que son écriture puisse déplaire, lasser, agacer, mais dans mon cas, une telle justesse, une telle fluidité, une telle maîtrise me déplaira, lassera et agacera toujours moins que des livres « adorés » par le grand public, nid à mièvreries écrit avec 5 verbes pauvres.

L’histoire : une femme, Sarah, contacte un écrivain pour qu’il s’inspire de sa vie pour un roman. Alors l’écrivain crée le personnage de Susanne. Susanne a 44 ans, marié, deux enfants. Son mari n’est guère présent le soir, il s’isole dans sa cave. Pas de quoi divorcer, mais Susanne-Sarah s’en retrouvent frustrées. Le détonateur est quand elles se rendent compte qu’elles possèdent 25 % de la maison et les 75 % sont au mari. Je suis docteur en droit, c’est une erreur classique dans un couple, souvent au détriment de la femme : « Paye la bouffe et les trucs pour les gosses, je paye le reste ». La bouffe est bouffée, l’électricité est consommée, et au moment du divorce les biens physiques demeurent dans le patrimoine de l’un.

Bref, Susanne-Sarah (On s’y perd, on ne sait plus qui est qui, mais ce n’est pas important, c’est même voulu) se fâchent et décident de partir 3 mois vivre dans un autre logement pour ressouder leur amour. Les conséquences vont être désastreuses.

Il est possible que ce livre soit mon livre de l’année, après L’Épervier de Maheux en 2023 et l’Anomalie en 2022.

Non seulement je ne me suis pas ennuyé, mais j’ai souffert avec ces deux femmes. Je me mettais en colère, je me sentais triste, chaque page que je lisais m’enfonçait dans des émotions désagréables pendant un week-end pascal pluvieux. Et qu’est-ce qu’un grand livre sinon un récit bien écrit et qui procure une émotion ?

Sarah, Susane et l’écrivain est un livre original et remarquable. Je le recommande à celles et ceux qui ont envie de se sentir vivants pendant une lecture.

Adieu ma honte, Ouissem Belgacem

Ce livre a été écrit en collaboration avec Eléonore Gurrey.

On m’a demandé d’animer une rencontre littéraire à Lisbonne, parce que je suis gay et écrivain. Comme lui, j’ai écrit un récit autobiographique, Namaste Sirji ! Un prof en Inde, et mon dernier livre, Comme il faut, traite notamment de l’homosexualité d’un Français issu d’une famille maghrébine.

J’ai mangé du Ouissem Belgacem pendant trois jours : le livre, interviews et le premier épisode d’une série télévisée sur Canal +.

Il existe des personnes qui ont des destins extraordinaires. Fils de parents tunisiens, Ouissem grandit dans une cité d’Aix-en-Provence. Une mère aimante et lettrée, un père complexe qui décède jeune. L’enfant Ouissem a tout pour lui : mignon, intelligent, sympathique, il aime son quartier et se retrouve choyé par ses 4 sœurs et sa mère. L’argent manque mais ni les valeurs ni l’amour. Doué à l’école, il l’est tout autant au football. Repéré, il intègre adolescent un centre de formation à Toulouse. Comme tout homosexuel qui se découvre, il subit l’homophobie, une homophobie exacerbée dans ce milieu. Il va tout faire pour ne pas céder à la tentation, comme si c’était un péché.

Comment s’épanouir en étant maghrébin, musulman, désargenté et homosexuel dans une France qui ne laisse pas de chance à tout le monde ? Le football, à condition d’être hétérosexuel.

Ouissem Belgacem nous livre un témoignage remarquable, courageux, sensé, clair et percutant.

Ce fut un plaisir pour moi, né en 1982, de lire le témoignage d’un homme de ma génération qui a vécu comme moi à Toulouse. Steevy, Gérard des filles à côté, le Shanghai, Édouard Louis…  

Ce livre est fluide, à chaque fois que je me posais une question, la page d’après y répondait. Ce livre est écrit justement comme dans une série et les épisodes s’enchaînent. La force de l’auteur est son intelligence qui le fait douter.

D’une manière surprenante, j’ai été davantage touché et même intéressé par… les chapitres de sa carrière de footballeur !

Pourquoi ? Parce qu’il y met plus d’émotion. Quand la thématique concerne son homosexualité, par pudeur, par souci de protéger les siens, Ouissem Belgacem se délivre moins. Lisez la page quand il quitte le centre de formation et vous verrez plus d’émotion. On m’a fait le même reproche pour mon premier livre, Namaste Sirji ! Un prof en Inde :  un « manque d’émotion ». Pourtant, j’en ai raconté des moments intimes.

Vous allez vous moquer, mais j’ai pensé dès les premiers chapitres « L’auteur est Capricorne ». J’ai vérifié et bingo ! Un livre à l’image de son auteur : ambitieux, maîtrisé, sérieux, pudique et froid. Est-ce la meilleure stratégie pour transmettre son message ? Je ne sais pas. Ce qui m’a manqué, et je rejoins certains bémols : et l’amour dans tout cela ? Que l’auteur ne nous raconte pas ses ébats, cela peut se comprendre. Mais l’amour, une des plus belles aventures humaines ? C’est justement le moteur qui permet à bien des homosexuels de s’affirmer, quand ils ont quelqu’un. Que peut-on reprocher à deux êtres qui s’aiment ? Le chapitre inédit aurait pu corriger ceci.

Je suis ravi d’avoir lu Adieu ma honte et encore plus de rencontrer l’auteur le 19 avril à l’Institut français de Lisbonne. J’ai beaucoup de questions à lui poser, sans complaisance : sur son rapport à la masculinité, sur sa vision des homosexuels, sur ses relations avec la fédération française de football, sur l’homophobie en général.

Un livre à mettre entre toutes les mains, qui permet d’ouvrir le débat dans d’infinies directions.

Fin de race, Francis Demarcy

Lors d’une séance de dédicaces, à Amiens, à la librairie du Labyrinthe, j’ai rencontré Philippe, un libraire à l’ancienne : cultivé, passionné, curieux, ouvert et généreux. Le dernier des Mohicans, connu dans toute la région.

Philippe est aussi un éditeur : Les éditions du Labyrinthe qui publient une dizaine d’auteurs.

Le marché du livre, c’est comme celui de la mode. Une poignée d’hommes et de femmes décident. Quelques maisons d’édition choisissent ce que nous allons lire, dans l’espoir qu’une vingtaine de journalistes daignent présenter leurs auteurs. Et la mayonnaise prend ou pas, à la fin, c’est toujours le lecteur le juré.

Cette fois-ci, j’avais envie d’une lecture plus originale. On m’offre un livre, alors il mérite une chance. Les éditions du Labyrinthe font partie de ces 13000 maisons d’édition en France. Parfois connues localement ou exploitant une niche, elles sont les grandes oubliées bien qu’elles participent davantage à la culture.

Fin de race, c’est l’histoire d’un tout juste sexagénaire, Guillaume, blessé par un accident de la route, qui a besoin d’une aide à domicile, chez lui, en Picardie. Cet ancien agriculteur a vendu le domaine de sa famille pour rembourser les dettes de l’accident dans lequel il était responsable. Arrive Dorothée, une femme qui approche les 40 ans. Cette aide à domicile, pas faite pour le ménage, y excelle, car elle est douée avec les vieux. Dorothée est lesbienne, et vivre en milieu rural ne l’aide pas à trouver l’amour ou ne serait-ce qu’une nuit.

Ces deux-là vont vite s’entendre autour de leur passion pour le rock, chacun adepte d’une période différente.

Fin de race fut pour moi une agréable surprise. Le style de Francis Demarcy, simple et direct, parfois argotique, fonctionne avec l’authenticité des personnages. Les chapitres s’enchainent aisément, avec des techniques différentes, on passe du passé simple au présent, on change de narrateur, sans être perdu.

Francis Demarcy a lu Houellebecq, sans suivre ses envolées poétiques. C’est dommage. Il a lu aussi Despentes, notamment Vernon Subutex, sans suivre la vulgarité. C’est mieux, dans ce cadre picard et paysan.

Fin de race plaira aux lecteurs qui éprouvent le besoin de partir dans un milieu rural, avec des personnages plutôt ordinaires qui ne se disputent pas. Fin de race n’est pas un page-turner aux rebondissements à chaque chapitre. C’est surtout un hommage à l’amitié et l’amitié, cela se construit jour après jour.

L’Art de perdre, Alice Zeniter

Première fois que je relis un livre… parce que je ne me rappelais plus l’avoir lu.

C’est mauvais signe alors que les critiques sont élogieuses.

Tout pouvait me plaire dans ce récit teinté d’Histoire avec une majuscule.

– Un récit intéressant d’une famille de harkis sur 3 générations : l’Algérie coloniale et l’Indépendance, le fils en France, la petite-fille à la recherche de ses racines. J’ai dû mener des recherches pour développer certains points au fur et à mesure que mes lacunes apparaissaient.

– Des réflexions engagées de l’autrice, notamment sur l’intégration, la politique française et le comportement des personnages.

Toutefois, ce très long roman de 500 pages manque d’histoire, avec un h minuscule. Ce livre m’a paru ennuyeux par moments, sans force. Il manque une puissance dans le style qui m’aurait emporté ou réveillé. Lu jusqu’au bout car je ne savais plus où je l’avais abandonné… Finalement, je ne l’avais pas abandonné, Alice Zeniter est parvenue à me faire relire un livre qui ne m’a laissé un souvenir, mitigé, qu’à la deuxième lecture.

Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé

Prix Goncourt 2004, le premier pour Actes Sud.

Les Goncourt se résument en deux catégories (d’après ce que j’ai compris) :

– Des livres complexes, au style unique. Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye. L’Epervier de Maheux, Jean Carrière. J’ai eu du mal avec le premier, le deuxième m’a estomaqué.

– Des livres plus accessibles, avec un style plus commun : Chanson douce de Leïla Slimani.  

Le soleil des Scorta est un Goncourt accessible, grand public. Il reste un très bon livre, parce que l’histoire fonctionne. Une famille italienne des Pouilles sur plusieurs générations. On y est, dans le sud de l’Italie.

Ce livre est très apprécié et il mérite cette estime. Les pages se tournent à grande vitesse, les évènements s’enchaînent avec fluidité. S’il possédait une densité, il ressemblerait un peu à 100 ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez. Gaudé l’a lu, sûr. Cette touche de réalisme magique se retrouve quand chaque Scorta pressent qu’il va mourir.

Laurent Gaudé est un des rares écrivains capables d’écrire des livres différents, il se renouvèle. Vous pouvez offrir ce livre à un amoureux de l’Italie comme je l’ai fait, mon ami a apprécié ce cadeau.

Pour conclure, voici ce qui m’a le plus plu dans ce livre : une morale. Chaque Scorta déshérite la génération suivante, la nouvelle génération héritera des valeurs et des défauts de ses ancêtres, sans biens, à elle de trouver sa place, sans cuillère d’argent dans la bouche. Les plus beaux passages du livre, hormis des descriptions ensoleillées, imposent cette réflexion sur le déterminisme social. L’argent ne fait pas tout. Pas un Scorta. Pas une vraie famille.

La définition du bonheur, Catherine Cusset

Avant de lire un livre, je consulte les critiques sur Babelio. Des commentaires plutôt négatifs.

Au début de ma lecture, et jusqu’aux 4/5, je me suis dit « Que les gens sont vaches ! Ce n’est pas si mal ! ».

Cette histoire de deux femmes à travers plusieurs décennies me semblait fluide, avec des rebondissements adroits. Le style simple, sans être simpliste, soutenait une histoire plus complexe. Je lisais ce livre après le confus Western de Maria Pourchet. Je respirais.

Bref, j’ai pensé « Les gens n’ont aucune culture littéraire ».

Vint la lecture du dernier cinquième. Le mieux est l’ennemi du bien. Une indigestion de thèmes, la conquête de Mars aurait été un épilogue plus adroit.

Ravi de passer au suivant. La Définition du bonheur n’est pas un mauvais livre, certes. Il n’est pas bon non plus. Guère envie de poursuivre ma route avec cette autrice même si ses partisans conviennent que ce n’est pas son meilleur livre.

Western, Maria Pourchet

J’ai du mal à écrire cet avis.

D’un côté, un réel talent, avec des passages percutants, au style original. Par exemple, la phrase de deux pages pour transcrire la confession d’une jeune victime. Je suis un admirateur de son travail, c’est le troisième livre que je lis.

D’un autre côté, à force de courir derrière le Goncourt, on ne gagne que Télérama. J’avais hâte de finir ce livre court. Je me suis ennuyé et perdu dans les 80 % du livre. Si je suis content de l’avoir lu, comme on est content de suivre un auteur apprécié, j’ai envie de lui dire « Stop ! Tu vas trop loin. Tu nous perds. On ne sait même plus quel éditeur veut te suivre. Tu es passée de la sociologue de génie à la prof de lettres assommante ».

King Kong Théorie, Virginie Despentes

Ce fut une mauvaise idée de lire ce livre après Cher Connard et les 3 Vernon Subutex. J’ai un peu saturé, j’ai envie de lui dire « Change de disque ».

Je suis mal placé pour la critiquer, car moi aussi, je répète peu ou prou les mêmes concepts dans mes livres, dans lesquels la rupture est toujours un thème central.

King Kong Théorie est peut-être un de ses meilleurs livres, mais le moment fut mal choisi. Je me suis lassé de ses exagérations sur les « hommes » et les « femmes ». Un coup on est tous les mêmes, un coup on est différents… Je ne suis pas friand des essais, il me semble qu’elle infuse mieux ses messages et ses combats dans ses romans.

Tata Despentes, je t’aime bien, tu m’intéresses, je te retrouve dans quelques années. Tu m’as un peu saoulé, bien que je ne nie pas la pertinence de tes analyses.