Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon

« Cette histoire n’en est pas une. Ce n’est ni un roman ni un essai. Ni un conte ni un documentaire. Pas même un témoignage. C’est un regard, un regard d’abord patiemment aiguisé, posé en silence sur les terres auvergnates. »

Soit. Ce court regard, une œillade presque, m’a paru intéressant. Ce livre de 2015, écrit par une jeune autrice de 25 ans à l’époque (qui se croit loin de l’adolescence, mais qui comprendra vite qu’on n’en est pas loin, à 25 ans) offre une multitude de pistes de réflexion. C’est le livre idéal pour débattre ensuite, pour rafraichir nos souvenirs : la salle des fêtes, l’église, le stade, les transports, le système de soins. Cécile Coulon, dans un style clair, d’une grande maturité, ne juge pas, n’encense pas.

J’ai grandi dans un monde semi-urbain, à 13 km de Montpellier, à Castries, lieu de mon dernier livre, Comme il faut. 3400 habitants quand je suis né, presque le double aujourd’hui, plus grand-chose de rural. Si je n’ai pas connu le monde rural de l’autrice (800 habitants, dans un village isolé), j’ai connu, surtout à l’époque, le manque de transport public, les rites religieux, la sécurité, le collège avec des enfants d’autres villages, le lycée loin de tout, etc.

Bien envie de lire à nouveau cette autrice.

Carnet de mémoires coloniales, Isabela Figueiredo

Imaginez. Vous êtes né(e) au Mozambique, du temps de la colonie portugaise. Vos parents, des Portugais qui ont fui la pauvreté pour un avenir meilleur, ont amélioré leur sort et préparent votre futur.

Votre père, vous l’aimez. Plus peut-être que votre mère, en tout cas, il vous fascine. Il règne sur son foyer, rien d’exceptionnel à l’époque. Il n’hésite pas à vous battre, à vous punir, à vous chérir, il décide et on ne discute pas.

Votre père est un colon, avec tous les travers du colon. Raciste, capricieux, intolérant, violent. Attention, vous n’êtes pas nés dans une famille de riches colons. Non, une petite classe moyenne ou même populaire qui s’offre des plaisirs uniquement parce que d’autres n’en ont pas et vous servent.

Vous aimez votre père, mais vous vous sentez différent(e) de lui. Vous n’allez pas vous mélanger aux Noirs, c’est interdit, mais vous ne comprenez pas pourquoi, dès votre enfance.

Votre père vous prie avant de monter dans l’avion de raconter ce que les « nègres » (le mot est employé tout au long du livre) font aux Blancs. Votre père rêve d’une Afrique blanche sur le modèle de l’Afrique du Sud, débarrassée du Portugal.

Des années plus tard, vous souhaitez écrire sur cette période, vos dernières années sur votre terre natale, avant le retour au Portugal dans le plus grand dénuement.

Vous allez livrer un témoignage, une petite histoire dans la grande. En trahissant votre père, à qui vous dédiez ces pages.

Dans ce court récit autobiographique, un best-seller primé au Portugal et publié aux éditions Chandeigne, Isabela Figueiredo, dans un style sans fioriture, bouleverse nos certitudes et notre indifférence. Après la lecture, une lecture à approfondir grâce à l’excellente préface de Léonora Miano, vous ne serez plus tout à fait le même ou la même. N’est-ce pas le signe d’un grand livre ?

Son odeur après la pluie, Cédric Sapin-Dufour

Alléché par ce succès inattendu, vendu comme l’histoire d’un petit prof d’EPS et son chien, j’étais curieux, surtout que j’ai peur des chiens (de leurs maîtres plus précisément) et je suis un dingue de chat.

La première question que je me suis posée : les fous de chien vont-ils aimer Son odeur après la pluie ? La réponse est oui, à l’instar de Jean-Paul Dubois qui offre une excellente préface (D’habitude, je ne le lis jamais, elles m’ennuient). 7,5 millions de chiens en France, sans compter le monde francophone, ce livre va être un cadeau idéal : « Prends-lui ça, la couverture avec le chien, j’ai vu un truc sur BFM et elle nous gonfle tellement avec son clébard ! ». Je vais moi-même l’offrir à une amie vétérinaire pour connaître son opinion.

Je pense que Cédric Sapin-Dufour décrit avec justesse l’amour entre un homme et son chien. Il les aime tellement qu’il en adopte deux autres, des grands. Il trouve une compagne qui partage sa passion. Ils sont passionnés de chien et pour eux, ce ne sont même pas des sacrifices. Beaucoup s’identifieront à eux.

Et les autres ? Je suis dubitatif.

D’abord, si j’apprécie quand un auteur chercher à tourner un minimum ses phrases, entreprend un effort ; ici, cela en devient parfois grotesque. Surtout au début du livre, Cédric Sapin-Dufour ne savait pas comment débuter, alors qu’il avait bien sûr la fin en tête, chaude et tragique. Pour rendre intéressantes des banalités, il tente un style littéraire confus :

 Il est ainsi des pics de l’existence qui invitent les géographies de l’enfance, nostalgie d’un temps où les rêves faisaient foi, évidents, irrévocables, insensibles aux monitions des prophètes de pacotille, experts en lendemain malaisés, ceux qu’on appelait les vieux.

Il cherche le bon mot, comme « cénotaphe », mais un cénotaphe ne contient pas le corps du défunt, en Inde, j’en ai visité et nos monuments aux morts en sont.

De plus, l’auteur m’a paru peu sympathique. Attention, personnalité de l’auteur m’indiffère dans un livre, sauf et c’est le cas ici, quand c’est une autobiographie. Cédric Sapin-Defour et Ubac le bouvier bernois sont les personnages principaux. En résumant son récit, si vous n’aimez pas les chiens, vous êtes des imbéciles. Et ce monsieur ne peut pas s’empêcher, surtout au début, il ne sait pas quoi écrire, de lancer des réflexions.

Finalement, ce sentimentalisme ne fait de mal à personne sauf à l’humanité tout entière négligeant la force souveraine des uns, niant l’arrogance des autres, oubliant qu’une poignée de milliards d’hommes mériteraient d’être choyés de la sorte.

Là, il fait la morale à ceux qui achètent des gadgets pour leurs chiens. Lui, il a payé 900 euros le sien. Chacun est libre de dépenser son argent comme il veut et devrait éviter de mettre son nez dans les dépenses des autres.

Enfin, je n’ai pas été touché. Je pensais réveiller le petit enfant qui pleurait devant la mort d’un animal. Raté ici, tant l’amont fut prétentieux et moralisateur.

En conclusion, je suis content d’avoir eu la curiosité de lire Son odeur après la pluie, sans en être la cible. Je le note sévèrement, peu enclin à valoriser leur quotidien. En revanche, je comprends son succès et je ne nie pas son intérêt pour les cynophiles.

Chanson douce, Leïla Slimani

Chanson douce est un très bon roman. C’est dit.

Mais de là à gagner un Prix Goncourt en 2016 ? J’avais déjà lu Dans le jardin de l’ogre, son premier roman et je peux même dire que je l’ai préféré à Chanson douce. Le sujet, une nymphomane, m’avait semblé plus original. J’avais écrit « Au niveau du style, le choix du présent et du passé composé ainsi que des phrases courtes confèrent au récit une simplicité contrebalancée par un souci du détail ».

Désolé, pour Chanson douce, je ne vois pas en quoi le style (certes très bon) mérite un tel prix. Leïla Slimani a dû être surprise la première. Quelqu’un peut me l’expliquer ? J’ai lu Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye, Goncourt 2009, livre que j’ai beaucoup moins aimé, mais qui a vraiment un style particulier, reconnaissable. C’est mon fameux critère de copier des phrases et avec Chanson douce, je n’ai rien noté.

Quelle est l’histoire ? Une famille de petite bourgeoisie embauche une nounou, une dame indispensable et vite inquiétante. On sait dès le premier chapitre qu’elle tue les enfants. D’ailleurs, fallait-il le dire dès le début ?

Ce livre plait et plaira à tous ceux et surtout celles – car les deux personnages principaux sont deux femmes – qui s’intéressent à la maternité, la différence de classes, la charge mentale sur les femmes, leur culpabilité à travailler pendant que l’homme ne se pose guère de questions.

J’ai apprécié les petites piques de l’autrice, par exemple sur le racisme, bien trouvées et pas manichéennes.

À noter qu’un film, Chanson douce, avec l’excellente Karin Viard est sorti en 2019 et j’ai très envie de le voir, avec une telle actrice. Apparemment, il est librement inspiré. Quelqu’un l’a vu ?

Humus, Gaspard Kœnig

Un livre qui était dans la liste pour le Goncourt. Je l’ai lu en un week-end. Deux amis, étudiants en agronomie, qui développent chacun de leur côté un projet un business autour des vers.

Selon moi, ce livre est une réussite. Il se lit aisément (mis à part le vocabulaire technique et agricole). Les descriptions sont efficaces, les dialogues cohérents, les personnages identifiables. 380 pages et deux à peine m’ont paru superfétatoires.

Sur Babelio, certains disent que les personnages sont caricaturaux. Je ne trouve pas, car chacun nous surprend à sa manière.

Ce qui me marque dans ce livre est une prouesse, si c’est voulu : je ne sais pas si Kœning se moque de certaines situations ou pas. Ses réflexions sont subtilement amenées (car ce roman comporte des paragraphes qui relèvent d’un essai) au point que j’oubliais l’auteur. Oui, on peut le considérer comme influencé par Houellebecq, mais chez ce dernier, on saisit tout de suite la vanne et les idées. Chez Koenig, c’est à fleuret moucheté.

Certains passages m’ont surpris, comme quand Arthur observe des vers s’accoupler, introduit son sexe dans la terre et jouit. J’ai été choqué et je me suis dit « Et on vient me gonfler dans Comme il faut parce que deux hommes mariés font l’amour ? ».

Un réel bémol à ce livre est selon moi la fin, un peu pour le fond (je l’ai trouvée excessive) et surtout sur la forme (précipitée comme dans du Werber).

Le troisième bonheur, Henri Troyat

Relire Henri Troyat aujourd’hui offre une belle leçon : il est possible de publier un roman de gare (feelgood aujourd’hui) tout en sachant écrire. 

Le style de Troyat est riche, avec un langage châtié, peut-être trop dans les dialogues (mais je n’ai pas connu les années 50-60 et quand on écoute des vidéos de l’INA d’époque, on se rend compte que les gens alignaient correctement deux phrases). 

L’histoire présente un intérêt pour la France d’avant car, disons-le, ce livre a vieilli, alors qu’il a été publié en 1987. 

Je me demande à partir de quand les auteurs et les autrices de roman de gare ont abandonné l’amour des mots pour se concentrer sur l’histoire. Est-ce par manque de talent ou par paresse ? Ou parce qu’ils pensent que leurs lecteurs et lectrices ne comprennent pas 3 mots d’un registre soutenu ? 

Bref, Le troisième bonheur, c’est le roman de gare de grand-mère, dans le meilleur sens du terme. C’est le troisième tome d’une trilogie qui traite avant tout des relations entre une fille et sa mère. Un amour possessif, étouffant, qui se trouve aujourd’hui davantage dans les séries vénézuéliennes. 

Ce livre me réconcilie avec les romans de gare et me donne envie d’en écrire un deuxième, après Les Dettes de Je.

Je lirai une autre fois cet auteur, sûrement son Goncourt : L’Araigne (1938).

Les Impatients, Maria Pourchet

« À trente-deux ans, pas d’enfants mais beaucoup de diplômes, Reine, fraîchement débauchée d’un poste opérationnel, en occupe déjà un autre. Mais voici qu’elle se lasse – ou se réveille – et, des sentiers battus de la réussite, décampe. Laissant sur place le salariat, les escarpins, la fierté de ses parents.
La voilà libre de s’inventer un avenir. » STOP, vous n’avez pas besoin d’en savoir plus, les quatrièmes de couverture bavardes sont inutiles. Je ne l’avais même pas lue.

Deuxième livre de Maria Pourchet que je lis et la mayonnaise prend avec moi. J’ai préféré Feu (plus construit, plus mordant, plus pensé) mais Les Impatients présente lui aussi deux avantages :

  • un style unique, reconnaissable en quelques lignes. On l’aime ou pas, mais il faut saluer les prises de risques.
  • des réflexions sociologiques féroces, nourries par son ancien métier de maître de conférence en sociologie.

Les Impatients n’est pas un livre grand public, mais à conseiller à tous ceux qui aiment les livres originaux.

Confessions d’une cleptomane, Florence Noiville

Ni roman (l’histoire aurait mérité des développements) ni essai (on retrouve presque des synthèses de travaux scientifiques) ni quoi d’ailleurs… Ce livre qui avait tout pour m’intéresser m’a déçu. Le style m’a paru plat, mais moins agaçant que les tirets demi-cadratin pour les dialogues des personnages qui se parlent à eux-mêmes, puis les courriels d’un psychiatre qui aurait le temps de répondre aux questions.

J’ai lu des romans autoédités bien meilleurs que ce livre, publié chez Stock, qui aurait dû bénéficier d’une bêta-lecture sérieuse.

Confessions d’une cleptomane ne dégage aucune émotion, seuls le prologue et le premier chapitre puis un rebondissement remontent la moyenne de ce livre.

Passez votre chemin, je ne le conseille même pas en emprunt à la bibliothèque. Ne prenez pas de risque à voler un livre si médiocre.

Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé, Frédéric Beigbeder

Difficile de lire à tête reposée un auteur si médiatique, si exposé.

Je ne nie pas le talent littéraire de Beigbeder. J’avais lu 99 Francs et je l’avais apprécié. Oui, un quinquagénaire blanc, hétérosexuel et bourgeois peut écrire.

Certaines pensées font mouche, parfois drôles, parfois percutantes, parfois provocantes, rarement fades. Elles sauvent l’ensemble du naufrage et ont rendu ma lecture plutôt agréable.

Le premier chapitre « Je suis une victime » fut mon préféré alors que d’autres n’apportaient pas grand-chose à ce livre pourtant très court. J’apprécie la prise de risque, quoique je me sois agacé avec sa définition de l’homme hétérosexuel ; je ne le suis pas, hétérosexuel, mais je n’ai jamais vu mon entourage comme cela. Beigbeder n’est pas le centre du monde et même pas du sien, c’est ce qui est triste.

Les détracteurs de l’autoédition considèrent qu’un livre doit passer le filtre d’une maison d’édition, sans savoir que ces dernières poursuivent un premier objectif : le fric. 19.90 euros pour quelques lignes de billets de blog.

Oui, je préfère des auteurs engagés comme lui à d’autres, mais ne vous faites pas avoir ni par le titre ni par la photo. Confessions d’un hétérosexuel légèrement dépassé est à emprunter à la bibliothèque ou à un quinquagénaire frustré séduit par la maquette.

Les Vertueux, Yasmina Khadra

Je vous présente encore un best-seller. Je ne les achète pas, je préfère aider d’autres auteurs, mais je les réserve à la bibliothèque.

Soyons clairs : Les Vertueux est un très bon livre. La vie de ce jeune Algérien de 1914 jusqu’à bien plus tard nous transporte. Les pages s’enchainent avec facilité et on veut connaître la suite. Le style de Yasmina Khadra présente un vocabulaire précis, technique et régional ; les descriptions sont efficaces parce simples, les réflexions mêlent des touches poétiques et philosophiques. Les rebondissements m’ont surpris, ce qui m’a permis de ne jamais m’ennuyer sur plus de 500 pages.

Toutefois, j’ai deux critiques principales à émettre sur ce livre, sans perdre de vue que la critique prend deux minutes et l’écriture des mois de travail.

Premièrement, je n’ai pas ressenti de grandes émotions. Ni colère avec les méchants du récit, ni tristesse alors que le protagoniste souffre tellement.

Deuxièmement, je trouve ce livre ou trop long ou trop court. Il aurait fallu le simplifier parfois (toutes ces batailles, par exemple) ou alors le rallonger (certains moments clés sont évacués en quelques pages). Pour moi, cette histoire, qui sera adaptée en film, ou mieux, en série, est une saga qui se rapproche de celles de Pierre Lemaitre sans atteindre leur niveau. J’aurais bien vu ce livre en plusieurs tomes, au moins deux.

Il n’empêche que vous pouvez lire ce livre avec plaisir et l’offrir sans risque. Bravo M. Khadra, ce n’est pas parce que je ne saute pas comme un cabri que je ne valorise pas votre travail.