Modifié, Sébastien L. Chauzu

J’ai eu le plaisir de rencontrer cet auteur au salon de Dieppe (Nouveau-Brunswick). La quatrième de couverture nous promet un livre « hilarant et bouleversant ». Vrai.

J’ai éclaté de rire. Quatre fois. Et c’est un excellent signe : réussir à être drôle relève presque du numéro d’équilibriste. L’humour est une arme délicate, qui provoque plus de bides que de sourires. Pas ici. Pas avec L. Chauzu.

Et puis il y a le « bouleversant ». Il arrive plus tard, dans la toute dernière partie du livre. Une émotion douce, imagée, sincère — jamais mièvre. Le genre d’émotion qui ne force rien, qui ne cherche pas à vous tirer des larmes à tout prix, mais qui s’installe et vous accompagne.

Ce qui fonctionne, je crois, c’est la liberté laissée au lecteur. L. Chauzu n’explique pas tout, ne surligne pas. Il appuie par touches — parfois une touche brutale — et c’est à vous de broder le reste. Cette retenue rend les coups plus justes, l’humour plus efficace, l’émotion plus crédible.

Résultat : une vraie réussite. L’auteur nous embarque dans une histoire originale et dynamique. Grasset a parié — et a bien fait — sur un texte « jamais vu ». Quelle est donc cette histoire ? Ce ne serait pas très judicieux de vous la raconter : vous avez déjà la quatrième de couverture. Disons simplement ceci : une détective privée pansexuelle (Modifié est donc un livre LGBTQIA+, et personne ne l’a remarqué) résout une affaire de meurtre tout en devant s’occuper d’un adolescent qui vit dans sa bulle. Un mari (que je n’ai pas saisi), une belle-fille à la con (au sens premier aussi), des voisins à ne pas inviter…

À quand la suite ? J’aimerais retrouver ces énergumènes.

Bref : préparez-vous à lire enfin un récit différent. Et si l’humour fait mouche chez vous, vous passerez un excellent moment — parfait pour bien débuter l’année.

Tous mes vœux pour cette année 2026 à celles et ceux qui lisent mes chroniques.

Les Bienveillantes, John Littell

Les Bienveillantes est un roman-monstre : 900 pages, près de 500 000 mots, un bloc massif qui cherche autant à éprouver le lecteur qu’à le captiver. Jonathan Littell a pris un pari audacieux : proposer une expérience de lecture intense, parfois pénible, parfois fascinante, toujours marquante. Ennuyer, agacer, révolter, instruire — le roman assume tout ça, et c’est précisément ce qui en fait un objet littéraire hors norme.

L’auteur a consacré cinq années de travail acharné à ce livre, presque jour et nuit. Ses recherches, d’une ampleur impressionnante, ont été saluées par les historiens, à une exception près : la trajectoire du narrateur, un Franco-Allemand qui gravit les échelons de la SS et traverse presque tous les lieux emblématiques du crime nazi, est historiquement improbable. Mais cette invraisemblance sert avant tout la fresque et son ambition totalisante.

Le récit adopte le point de vue d’un officier SS qui tente de justifier l’horreur. Littell pousse le lecteur à rester à l’intérieur d’une conscience glaçante, ce qui rend la lecture aussi dérangeante qu’instructive. Aspect peu commenté mais central : le roman peut aussi être lu comme une œuvre LGBTQIA+, à travers un protagoniste en tension permanente entre homosexualité, bisexualité et aromantisme.

C’est un véritable défi de lecture, idéal pour celles et ceux qui aiment les romans historiques exigeants et qui n’ont pas peur d’être mis face à un personnage absolument dérangeant.

Si certaines longueurs m’ont parfois fait accélérer le rythme, je ne me suis pourtant jamais assez ennuyé pour abandonner — et j’ai finalement tourné la dernière page de ce pavé d’1,2 kg.

Triste Tigre, Neige Sinno

Certains livres demandent du temps avant qu’on ose les ouvrir. Triste Tigre, de Neige Sinno, en fait partie. On devine d’emblée que la lecture sera douloureuse : l’autrice y raconte les viols subis par son beau-père, de l’enfance à l’adolescence.

Un tel sujet pourrait écraser tout le reste. Or, ce qui frappe ici, c’est la puissance de l’écriture, simple pour ne pas nous détourner du sujet. Sinno refuse le pathos et choisit la retenue. Elle n’élève pas la voix, elle canalise l’émotion. Ce choix donne au texte une force singulière : on n’est pas submergé, on est tenu en éveil. Le lecteur ne décroche pas, il réfléchit.

Le livre ne se limite pas au témoignage personnel. Il ouvre des perspectives plus larges, questionnant la société dans son ensemble : notre rapport au sexe, la réception de la parole des victimes, la manière de penser — ou d’éviter de penser — la pédophilie, leur place dans la soiciété ensuite. Ces réflexions, sobres mais incisives, élargissent l’horizon du récit.

La lecture reste éprouvante. Certains passages sont presque insoutenables, mais indispensables. On avance vite malgré tout : l’écriture est claire, précise, et on sent qu’elle nous conduit quelque part. En deux jours, le livre se lit, et il marque durablement.

Triste Tigre n’est pas seulement un récit de survie, c’est une œuvre littéraire. Une œuvre qui bouscule, dérange et éclaire. Un livre qu’il faut lire, non pas malgré sa difficulté, mais à cause d’elle. Neige Sinno craignait le succès de ce livre, pour ne pas être cataloguée. Peine perdue, mais souhaitons-lui une belle carrière.

La prophétie du diamant, Alexandre Murat

Avec La Prophétie du diamant, troisième volet de sa saga, Alexandre Murat confirme son goût pour les intrigues rythmées et la narration fluide. L’auteur signe un nouveau page-turner où chaque chapitre se déploie avec aisance, entraînant le lecteur dans une aventure qui mêle recherche documentaire soignée et plaisir de raconter.

Fidèle à son style, Murat évite les lourdeurs didactiques. Son écriture, précise et vivante, s’enrichit ici de descriptions plus travaillées, jamais superflues. On retrouve avec plaisir les protagonistes récurrents, Alex et Marie, dont la personnalité continue de se préciser. Marie, notamment, se révèle être une véritable téméraire, apportant une dose supplémentaire d’énergie au récit.

Si la mécanique narrative est maîtrisée, La Prophétie du diamant se distingue aussi par un événement marquant qui touche directement Alex. Un choix qui ouvre la voie à un développement psychologique plus profond, attendu par le lecteur pour le prochain tome. Un démarrage plus lent et introspectif pourrait alors donner toute sa mesure à cet arc narratif.

La fin, bien que partiellement prévisible, réserve une variation inattendue qui témoigne de l’habileté de Murat à surprendre.

La Prophétie du diamant confirme ainsi la capacité de son auteur à marier documentation, rythme et plaisir d’écriture. Une lecture qui donne déjà envie de découvrir la suite.

Rapatriement, Eve Guerra

Une jeune fille, étudiante à Lyon, apprend le décès de son père en Afrique. Les démarches administratives liées au rapatriement du corps ravivent une foule de souvenirs.

Encore une autofiction ?

Rapatriement va bien au-delà. À la croisée de l’innovation littéraire — notamment par l’usage de dialogues insérés au cœur des phrases, sans ponctuation ni typographie pour guider le lecteur — et d’un foisonnement d’émotions, Ève Guerra signe un premier roman d’une étonnante maturité. En réalité, pas si étonnante : elle lit beaucoup.

Contrairement à ce que l’on croit souvent, il n’est pas si difficile de devenir écrivain. On pourrait y ajouter le qualificatif galvaudé de « grand », qu’on utilise quand on ne sait plus quoi dire. Être un « grand écrivain » exige du talent et du vécu. Ève Guerra en a.

Un livre abouti, original, magistral. Ève Guerra voulait devenir écrivain — c’est chose faite. Qu’elle garde en mémoire cet avertissement :

« Les souhaits sont presque toujours exaucés, mais nul ne peut dire quand, ni comment. C’est ce qui les rend si fragiles et incertains. La sagesse serait de ne jamais souhaiter plus qu’on ne peut accepter. L’important est de le savoir et de ne pas l’oublier. »

On l’attend de pied ferme pour le prochain roman.

Vous vouliez ma chaleur, vous aurez mon feu, Paulo Higgins

Chaque livre recèle plusieurs pouvoirs, acceptés, refusés ou ignorés par les lecteurs.

Vous vouliez ma chaleur, vous aurez mon feu m’a fait travailler l’empathie. J’ai beau être gay et le vivre depuis plus de 20 ans, je ne fréquente pas de personnes trans. Je n’en connaissais aucune, à part une autrice, Armonia Lemaitre, que je croise à des salons. Me voilà à écouter le récit d’une personne trans, non pas sa transition, mais d’une semaine à Paris. Une semaine à la fois banale et exceptionnelle.

Autre pouvoir de ce livre accepté : réfléchir. Point que j’apprécie particulièrement : Paulo Higgins tape sur tout le monde et les réflexions sur l’hypocrisie des personnes les plus amicales sont savoureuses.

Quant au style, c’est une écriture à la Despentes, une autrice qui pourrait préfacer ce livre. La misère et la beauté de notre monde se côtoient dans un même paragraphe. L’ensemble est cru, tant mieux, les formules chocs sont plus efficaces que de doux alexandrins pour infuser des idées.

Un très bon livre pour nous sortir de nos bulles.

Tous les silences ne font pas le même bruit, Baptiste Beaulieu

Je craignais un énième livre sur l’homosexualité d’une personne connue. Erreur : ce livre dépasse la vie de son auteur en traitant des thèmes comme le féminisme, la transphobie, la maltraitance médicale, le masculinisme.

Beaucoup de colère dans ce livre, probablement une saine colère, face à toutes ces souffrances.

Ce que je reproche à ce livre : taper où cela fait mal, quand c’est bien vu ou sans trop de risques. Ne pas hésiter à moquer les catholiques traditionnels, mais ne surtout pas évoquer les exactions des racailles à l’égard de nos frères et nos sœurs.

Si ce livre est destiné au grand public, je pense qu’il sera surtout lu par des lectrices et des lecteurs LGBTQI+ et le ton vindicatif peut faire fuir les autres.

Un livre instructif et engagé, dans lequel l’auteur prône des idées bienvenues de tolérance et de respect.

Baptiste Beaulieu défend parfois sa paroisse, par des digressions, probablement par intérêts personnels ou par frustration. Il précise ne pas comprendre bien des gays. En retour, je ne l’ai pas compris tout le temps, mais je l’ai écouté.

Houris, Kamel Daoud


Puissant.

Courageux.

Féministe.

Ardu.

Voilà 4 adjectifs qui résument à mon avis ce livre qui mérite son Goncourt.

Dur à recommander tant ce long monologue nous perd souvent.

J’étais réticent à le lire déjà mais il était disponible à la médiathèque. Je ne regrette pas ma lecture même si au milieu du livre, je n’en retirais aucun plaisir et que je le terminais par respect. Bien m’en a pris : après un « ventre mou », le récit acquiert sa grandeur.

Mes meilleures lectures de 2024

Sur 60 livres, cette année, s’il fallait en retenir 6. L’ordre importe peu.

Je suis un grand admirateur de Reinhardt, Le Tellier et Gaudé.

Eric Reinhardt avec Sarah, Susanne et l’écrivain aurait dû gagner le Goncourt l’an dernier. Ses livres prennent aux tripes et crée un malaise délicieux. J’ai l’impression que Reinhardt me serre la gorge à chaque page tournée.

Hervé Le Tellier, c’est l’originalité maîtrisée. Toutes les familles heureuses lui donnent l’occasion d’évoquer sa famille dysfonctionnelle, avec humour et tendresse. Bien que sa mère fût épouvantable, il est passé à autre chose. Dans un monde où il faut être « fils de » pour évoluer ou, au contraire, vomir sur sa famille, Le Tellier prouve que modestie et talent sont les gages du vrai succès.

Laurent Gaudé, quoi dire de plus ? Voici un des rares auteurs capables de se renouveler et d’écrire sur à peu près tout. S’il n’avait pas eu le Goncourt pour son excellent Le Soleil des Scorta, il l’aurait eu pour Eldorado. Heureusement pour les autres qu’il ne peut remporter ce prix qu’une seule fois.

Belle surprise avec Jean Échenoz. Les clients du restaurant se sont retournés à force de m’entendre rire. C’est toujours facile d’être ennuyeux pour un écrivain, drôle, jamais.

Yann Queffélec, Les noces barbares, Goncourt 1985. Vous êtes sûrement nombreux à l’avoir lu à l’époque. Ne lisez pas la quatrième de couverture qui divulgâche tout. L’histoire est sombre. Une jeune fille violée par 3 soldats américains. Un enfant naît, rejeté par sa mère et ses grands-parents. Un mariage avec un brave homme pourrait améliorer son destin.

Enfin, une non-francophone dans le lot : la Portugaise Isabela Figueiredo, Carnet de mémoires coloniales. Dans ce court récit autobiographique, un best-seller primé au Portugal et publié aux éditions Editions Chandeigne, Isabela Figueiredo, dans un style sans fioriture, bouleverse nos certitudes et notre indifférence. Après la lecture, une lecture à approfondir grâce à l’excellente préface de Léonora Miano, vous ne serez plus tout à fait le même ou la même.


Et vous, quels livres vous retiendrez de vos lectures de 2024 ?

Paris se lève, Armand Delpierre

Cela fait longtemps que je n’écris pas une chronique. Cela prend du temps et je me dis souvent “À quoi bon ?”.

Comme Armand Delpierre a écrit ce livre, la sympathie de cet écrivain déteint sur moi. Je l’ai connu virtuellement et j’ai envie de vous présenter son travail.

Toutes mes excuses, mes connaissances en polars sont limitées à Lemaitre, Vargas et quelques autres.

Mon analyse vaut ce qu’elle vaut, mais Paris se lève rentre dans la catégorie (existe-t-elle ?) des “Polars humains”. La brigade est composée de personnes comme vous et moi, ordinaires, que l’on côtoie toute la journée ou que l’on retrouve le soir à la maison . Ni qualités ni défauts au-dessus des autres.

Dès lors, l’histoire est plausible. Un meurtre, un viol. Pas de tueurs en série, pas d’atrocité au-delà du supportable. Tout le commissariat doit résoudre ces deux affaires, alors que les attentats de Charlie Hebdo ébranlent le monde entier et mettent Paris à genoux.

Sur près de 500 pages, certaines affaires secondaires auraient pu être supprimées ou allégées. Ou certains personnages auraient pu n’être que secondaires ou tertiaires. En effet, beaucoup de policiers composent cette brigade, le lecteur inattentif comme moi s’y perd avec leur prénom, nom et surnom.

Il n’en demeure pas moins que ce livre reste une lecture plaisante et fait remarquable, drôle parfois. Encore une fois l’humain. Chez Delpierre, lecteur de Houellebecq, un roman policier de 2015 est ancré dans son époque et nous ressemble.

Un deuxième roman, Peine capitale a été publié par la suite et les deux livres sont au format poche. Faites plaisir à un amateur de polars afin qu’ils découvrent un nouvel auteur francophone et vivant, merci !