Cher Connard, Virginie Despentes

Difficile d’échapper à cette œuvre avec un tel tapage médiatique. Despentes, je ne l’avais jamais lue. J’avais feuilleté çà et là des critiques si négatives, s’en prenant tout autant à l’autrice qu’à son travail.

Quand tout le monde aime un livre ou un film, mon esprit de contradiction me pousse à dire le contraire. Je me suis ennuyé à mourir devant le Sixième sens. Changer l’eau des fleurs, j’ai arrêté après 200 pages. Le Bleu du ciel, 400 pages.

On va tout de suite se mettre d’accord, ou presque.

  1. On ne lit pas Cher Connard pour le style de son autrice ou plutôt on ne peut pas crier au génie littéraire. J’ai entendu « punk », mais ce roman épistolaire ne brille en rien. Dire que c’est Grasset qui le publie, visiblement incapable de dialoguer avec son autrice ou de penser à autre chose qu’au fric pour se renier autant.
  2. On ne lit pas Cher Connard pour son histoire. Un écrivain moque le physique d’une actrice quinquagénaire par une publication Instagram. Cette dernière réagit violemment et des échanges de courriels se poursuivent.

Malgré cela, à ma grande surprise avec les a priori négatifs, j’ai apprécié cette lecture.

Pourquoi ? J’aime quand un écrivain me bouscule, je respecte la prise de risques. Oui, j’ai lu tout Houellebecq. Houellebecq présente toutefois parfois un style poétique, avec un registre de langage plus varié, qui me fait surligner certaines phrases. Avec Despentes, aucune phrase ne rentre dans ma mémoire, mais ses gifles distribuées à tout-va me procurent quelquefois un certain plaisir, même quand elles sont dirigées au lecteur. La différence entre Despentes et Houellebecq, c’est que ce dernier veut plaire au lecteur (on le voit avec Anéantir, plus grand public, donc plus ennuyeux). Despentes méprise ses lecteurs, comme un artiste qui aurait peint un tableau avec ses excréments.

Surtout, la lecture de Cher Connard a été entamée après Changer l’eau des fleurs, ce fut une chance pour ce livre. Tout simplement parce que le pire pour moi est la mièvrerie, le côté cul-cul-la-praloche. Et Cher Connard est tout sauf mièvre.

Despentes est une autrice que je relirai à l’occasion. Elle a sa place dans les autrices qui comptent parce qu’elle ne compte pas sur nous. Là, on reconnait une vraie artiste, libre, engagée et différente.  

L’Épervier de Maheux, Jean Carrière

Lors d’un dîner, un ami me demande : « Mais attends Benjamin, c’est quoi pour toi un style exceptionnel ? »

Dans mon cas, quand je surligne sur la tablette, prends des photos ou annote dans la marge, cela prouve mon admiration.

Cela n’a rien à voir avec l’histoire (qui peut être banale ou ennuyeuse). Ce n’est pas toujours lié avec l’accessibilité du texte (un style exceptionnel peut être simple), c’est un ensemble de tournures, de mots, d’idées et de rythmes.

Je viens de finir l’Épervier de Maheux, de Jean Carrière, et quelle puissance, quelle densité, quelle force dans l’écriture ! Je retrouve mon livre préféré : 100 ans de solitude de Gabriel García Márquez. Certes, l’histoire en elle-même ne m’a pas emporté sur presque toute la première partie et certains passages m’ont paru longs, mais cela n’empêche pas le chef-d’œuvre.

L’Épervier de Maheux raconte le sacrifice d’une vie, courte, de 4 membres de la famille Reilhan. Dans une terre maudite (ce raccourci, trop facile, n’est pas employé par Carrière), un enfer vécu sans se plaindre (encore d’autres raccourcis). Je vous préviens : les descriptions s’éternisent tout comme l’hiver local ; l’humour reste exceptionnel, comme une unique menthe à l’eau savourée dans toute leur vie ; le vocabulaire est riche, du coin et parfois désuet comme tout semblait l’être à Maheux.

Ce Goncourt 1972 (immense succès avec plus de 2 millions d’exemplaires vendus, tombé de nos jours dans l’oubli, sauf dans le Gard) mérite une lecture et une relecture pour ceux parmi vous qui l’ont lu il y a 50 ans. J’ai connu Jean Carrière, quand j’étais un garçonnet, dans son chalet à Camprieu. 35 ans après, je le lis enfin et j’espère pouvoir le relire dans 50 ans.

Arrête tes mensonges, Philippe Besson

Deuxième livre de cet auteur, après Paris-Briançon. J’ai préféré Paris-Briançon, parce que c’est un roman et parce que le style m’a paru plus poétique, plus délicat, avec des descriptions soignées.

Arrête tes mensonges a été pour moi un Call me by your name version autobiographique, certes moins bourgeois, mais tout autant « Plongeon dans les années 80 ». Si on n’a pas été adolescent ou jeune adulte à cette période, le charme pourrait moins s’opérer. Arrête tes mensonges est un livre pansement, d’un grand intérêt, mais qui ne mérite pas tant d’éloges. L’auteur doit être le premier surpris du succès. J’ai écrit une autobiographie Namaste Sirji ! Un prof en Inde et je sais le manque de recul que nous pouvons avoir pendant l’écriture. Ces livres fonctionnent quand ils racontent une histoire vraie, mais leurs auteurs souhaitent vite passer au suivant.

Attention : Arrête tes mensonges est un très bon livre, lu rapidement et sans ennui. Et l’auteur vise juste quand il évoque les brimades dans la cour du lycée « gestes efféminés », « poignets cassés », « yeux qui roulent », « fellations qu’on mime ». Là, oui, malheureusement, Arrête tes mensonges n’a pas pris une ride.

En conclusion, je lirai sans hésitation son prochain livre, par emprunt à la bibliothèque. Je préfère soutenir d’autres auteurs.

Feu, Maria Pourchet

Je lis les premières lignes. Je ne saisis pas qui parle, de quoi il s’agit, le lieu et l’endroit.

J’abandonne.

Une semaine après, je reviens.

Et je comprends. Nommée pour le Goncourt 2021.

Car si l’histoire est banale (une femme mariée et perdue sort avec un homme tout aussi perdu), le style l’est beaucoup moins.

Ce fut un plaisir de lire un écrit original et osé.

Maria Pourchet enchaîne des chapitres où la protagoniste Laure s’écrit à elle-même, à la deuxième personne du singulier, au présent et au passé simple. Clément, l’amant, écrit… à son chien.

Ainsi, chaque évènement est raconté selon le point de vue féminin ou masculin. Si je me suis mis dans la peau d’une femme pour Les Dettes de Je, Maria Pourchet alterne les deux personnages avec brio, sans caricature. Des êtres sensibles, malheureux, maladroits, peut-être pas faits pour aimer.

J’ai lu « Pourchet est une Houellebecq de gauche ». Pas vraiment. Certes, le point commun est la présence de mots crus et de réflexions acides, mais le style diffère. Houellebecq cherche une certaine forme de poésie, de provocation, alterne les constructions de phrases. Pourchet constate par des mots durs comme l’acier et embarque davantage le lecteur dans une histoire tout aussi commune.

En tant que docteur en droit, j’ai jubilé quand elle s’en prend à l’université française. Elle en vient, elle était maître de conférences, elle connait ses anciens collègues :

Kader affecte une sévérité hors de propos qui ravage le jeune, ignorant qu’elle ne s’adresse pas à lui. Kader ne le défonce que pour s’offrir à lui-même, au moins une fois dans le trimestre, l’illusion de sa puissance académique.

Un excellent livre, pour des lecteurs qui aiment varier les lectures et les surprises.

Le Cerf-volant, Laetitia Colombani

Après La Tresse, livre efficace, mais commercial et un peu caricatural, j’emprunte Le Cerf-volant à la bibliothèque.

Comme toujours avec Colombani, l’histoire tient la route : une professeure d’anglais brisée par un drame se démène pour créer une école dans le sud de l’Inde. L’autrice est avant tout une scénariste, je n’ai aucun doute que ses films seront meilleurs que ses livres.

Comme trop souvent avec Colombani, le style est moyen : 

« Des filles se pressent devant le QG, d’autres hésitent à entrer. Toutes sont intriguées par cette étrangère qui offre ses services et son temps à qui veut en profiter. Il n’y a ni engagement ni obligation, aucun prix à payer. Juste une heure à partager, au fond de ce faubourg, dans un garage désaffecté ».

Que des lecteurs et lectrices puissent être touchés par les histoires de Colombani, je le conçois (moi, elles me laissent plutôt indifférent), mais le style n’est en rien « magnifique » comme je lis parfois. C’est souvent sans recherche, avec des verbes pauvres et des tournures paresseuses.

Toutefois, j’ai préféré Le Cerf-volant à La Tresse, car je l’ai trouvé moins caricatural ; la psychologie des personnages est plus travaillée.

En conclusion, un livre que je ne recommande pas à l’achat (l’autrice et Grasset s’en remettront^^). Je conseille plutôt La Route de la joie ou la création d’une école en Inde, d’Hélène Khim-Tit, justement sur le même thème, en autobiographie.

Entremêlées, Ster

J’ai rencontré Ster, dessinatrice et scénariste dans un salon du livre LGBTQI+. Ce livre est une merveille, un vrai coup de coeur. Ster a su, à 23 ans, écrire un livre d’une grande maturité.

De nombreux thèmes sont présents : le racisme, le communautarisme, le féminisme, les différences de valeurs dans un couple, la tolérance, etc.

Certes, je ne partage pas les idées du personnage principal, mais ce roman graphique m’a fait réfléchir sur moult thèmes, avec la force du texte allié à la douceur du dessin.

À mettre entre le plus de mains possibles. Je l’ai acheté pour ma nièce de 8 ans, mais elle le lira à partir de 12 ans^^.

La décision, Karine Tuil

Une partie de la quatrième de couverture, car le reste en dit trop, comme trop souvent : « Mai 2016. La juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime : mariée, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen ». 

J’ai rédigé une thèse de droit et j’ai reconnu sans effort une juriste reconvertie en écrivaine. Karine Tuil s’est parfaitement renseignée et a souhaité allier le meilleur des juristes, un souci de clarté, tout en évitant leur style d’habitude ampoulé.

Ce livre est percutant, prenant et nous encourage à la réflexion.

En ce qui me concerne, la juge Alma Reval me rappelle bien des juristes et bien des personnes. Ces personnes qui se considèrent comme irremplaçables et ne peuvent arrêter. Elle aurait pu et dû passer la main. Le concert de trop, le combat de trop, l’élection de trop, le livre de trop, l’exposition de trop, le film de trop, la chirurgie de trop, et ici, l’affaire de trop.

Un petit bémol : je comprends la volonté des auteurs de ne pas partir sur des dialogues trop familiers, mais les expressions du suspect ne m’ont pas paru toujours crédibles.

J’ai hâte de découvrir d’autres romans de cette autrice tant les réflexions m’ont paru cinglantes :

Leur vie, c’était le charme discret de la grande bourgeoise intellectuelle parisienne, les vacances dans la maison familiale de l’île de Ré où chaque membre possédait son bol en faïence à son nom et où l’on évoquait ses idées progressistes sous l’œil détaché des femmes de ménage sous-payées de baby-sitters de moins de vingt ans que les hommes les plus charismatiques de la famille pouvaient encore espérer toucher au milieu des années 70 sans avoir peur d’être inquiétés.

Dans le jardin de l’ogre, Leïla Slimani.

Dans le jardin de l’ogre est le premier livre de Leïla Slimani, publié en 2014, avant son Goncourt en 2016 pour Chanson Douce. J’ai vraiment apprécié ce court récit.

Je n’ai été ni choqué ni malmené par l’histoire de cette nymphomane mariée, mère d’un enfant. Peut-être parce que je reste souvent à distance des livres que je lis. Comme l’autrice, je ne porte pas de jugement sur cette femme qui se met en danger pour assouvir des pulsions sexuelles.

Au niveau du style, le choix du présent et du passé composé ainsi que des phrases courtes confèrent au récit une simplicité contrebalancée par un souci du détail.

Slimani est une autrice que j’aimerais relire. Le talent est certain.

Sous les oeillets la révolution, Yves Léonard

Un petit livre synthétique et vivant pour nous expliquer le 25 avril 1974 au Portugal. L’auteur expose un « matin qui vient de loin », avant de présenter le jour J puis quelques pistes de réflexion sur l’après.

Dans un style agréable, l’auteur réalise la prouesse de faire simple et court, à nous d’approfondir quand cela nous intéresse. Justement, l’avant et le jour J m’ont passionné. J’ai retrouvé des informations exposées dans des musées (comme l’ancienne prison politique de Peniche) ou l’ancien siège de la police politique.

En revanche, la troisième partie (l’après) m’a paru une succession de déclarations d’hommes politiques, plus de la science politique.

Un cadeau idéal pour les amateurs d’histoire comme moi.

Paris-Briançon, Philippe Besson

Je découvre enfin Philippe Besson, après en avoir entendu tant parler et en bien. Sa réputation est méritée.

Paris-Briançon raconte le huis clos entre une dizaine de passagers dans un train de nuit : des jeunes, des retraités, des quadragénaires aux personnalités simples sans être simplistes. Ni sombre, ni joyeux, ni doux, ni violent, ni niais ni prétentieux, le train de nuit Paris-Briançon avance à son rythme, sous une plume experte de son auteur.

Dans ce récit court et maîtrisé de bout en bout, j’ai été particulièrement admiratif des descriptions efficaces et percutantes. De plus, l’auteur délivre sans opinion sans aucune agressivité, alors que ses idées sont tranchées. Un livre diplomate, je dirais.

Connus pour ses livres brefs, Besson et Nothomb peuvent séduire le même public, à la différence que Besson ne cherche ni l’humour ni le détail superfétatoire.

Un auteur que j’ai envie de découvrir plus en profondeur. M. Besson, si vous lisez ces lignes, nous serions ravis de vous inviter à un live de ce type.