Treize hommes, Sonia Faleiro

Les Santals composent une ethnie en Inde et au Bangladesh, de 6 millions d’individus. Leur langue, leur culture, leur religion… certes affectées par l’Empire britannique puis le reste de l’Inde. Un peuple respectable comme tous les peuples, mais accusés çà et là d’être primitif et arriéré.

Dans ces villages où la police ne se rend jamais – de toute façon, les Indiens se méfient de leur police – des conseils de village rendent justice, une justice pour régler de petits différends ou des affaires de mœurs.

Une habitante de ce village, Baby, après un séjour à Delhi, entendait mener sa vie à sa guise, ou du moins pouvoir aimer un « outsider » un habitant étranger au village, de surcroît musulman et marié.

Or, chez les Santals, on appartient d’abord à la communauté. « ll n’y avait pas de « je » à Subalpur. Si Baby voulait vivre parmi eux, il faudrait qu’elle vive comme eux. Alors que les villageois se rejoignaient dans leur aversion pour Khaleque, son arrivée – l’air frimeur, souriant et chargé de provisions de légumes verts, lentilles et riz pour Baby – devint la source d’une colère croissante ».

Le 22 janvier 2014, après le viol de Delhi, puis celui d’une touriste suisse, et celui commis dans une usine désaffectée de textile, Baby porte plainte pour avoir été violée par 13 hommes de son village.

Sonia Faleiro mène l’enquête après que ce viol cessa d’intéresser les journaux. Dans un style journalistique (froid, technique), Sonia Faleiro nous présente un récit court. Ce récit m’a paru trop succinct, il manque des précisions tant on aimerait en connaître davantage sur ce peuple Santal et la vie des différentes personnes. Ce livre est d’une grande utilité publique pour tous ceux qui s’intéressent à l’Inde ou à l’ethnologie, tant il est instructif. Il faut remercier Sonia Faleiro pour son travail et Actes Sud pour la publication de Treize hommes en français.

Les Yeux de l’océan de Syaman Rapongan

La précieuse maison d’édition L’Asiathèque nous propose un récit autobiographique d’un sexagénaire pêcheur sur Lanyu, « L’île des orchidées » au sud-est et administrée par Taiwan. L’ethnie Tao peuple cette île, administrée par le Japon, puis par la République de Chine (Taiwan). Ainsi, Syaman Rapongan nous présente d’abord les spécificités de sa culture (pêche, rapports aux esprits, médecine, langue, place des hommes et des femmes, etc.). Ce que craignaient les anciens de l’île s’est produit : les Han et la religion catholique ont grignoté la beauté de cette culture, à coup de subventions, alcools de riz, lectures de la bible. Syaman Rapongan part étudier sur l’île principale, un des premiers de sa génération, et sa vie sera modifiée à jamais. Il y subira des traitements vexatoires (enfin, quand on a lu Joothan, c’est difficile d’être aussi bouleversé et révolté).

Les Yeux de l’océan est un livre dépaysant, instructif, un peu trop long par moments, tout en retenue, il m’a manqué un peu d’émotion. Le style de l’auteur ne m’a ni déplu ni plu. Quelques tournures m’ont interpelé, et en général, quand une phrase interpelle le lecteur, c’est qu’elle réveille en lui une émotion, comme dans ce passage :

« Sur l’instant, j’ignorais si ma sœur, encore au début de la trentaine, pleurait de joie, ou si elle versait les larmes de la mal mariée ».

Les Yeux de l’océan est à conseiller pour tous les amoureux de l’Asie, ceux qui ont envie de lire quelque chose de différent, quitte à ce que cela soit un défi.

Aller simple pour la liberté, Loukas Montclar

Pari réussi pour cet auteur. Aller simple pour la liberté est un récit de voyage non romancé, qui raconte le séjour d’un quadragénaire de classe moyenne à travers l’Asie : Inde, Sri Lanka, Malaisie, Thaïlande, Philippines.

Je me suis senti orphelin en terminant ce récit pourtant assez long, tant j’ai été embarqué par son auteur. Loukas est un dragueur de Tinder, l’alcool le branche plus que la méditation, un conservateur (libéral quand il s’agit de ses propres mœurs). C’est un homme cultivé, grand lecteur, doté d’humour, avec une capacité de recul et de réflexion impressionnants. Cela vous rappelle quelqu’un, en plus charmant ? Oui, Houellebecq, surtout dans Lanzarote. Loukas Montclar suit les traces de son maître, en version marseillaise. Comme lui, il n’hésite pas à varier les niveaux de langages (soutenu, argot du sud de France, familier, vulgaire). Comme lui, il cache une très grande sensibilité. Comme lui, son regard peut gifler le lecteur et le caresser dans une même page. Un style plus accessible que Houellebecq (qui n’est pourtant pas complexe), car moins poétique et écrit au présent de l’indicatif. Ce livre aurait gagné à être écrit au passé simple, bien que ce soit difficile de le faire à la première personne. Le présent donne aussi de l’authenticité.

J’ai vraiment apprécié l’effort de réflexion, tantôt pour le féliciter « Les Allemands et les Américains ne parvenant toujours pas à faire la différence entre sortir les poubelles et sortir en boîte »), rarement pour lever les yeux au ciel (mais vous, vous les lèverez plus). Dès lors, Loukas Montclar évite le récit de voyage à la mords-moi-le-nœud.

J’aurais aimé qu’il décrivît davantage les lieux, les femmes rencontrées (une aimée, les autres toujours respectées). Il devait craindre de lasser le lecteur ou la flemme, au choix.

Si vous avez aimé mon livre, Bonjiour Miéssieur, Un prof en Inde, vous aimerez celui-ci, plus dragueur (dommage qu’il ne donne pas plus de détails pour le sexe, juste mentionné), plus libre, plus mûr.

Si Les Plus Belles Mains de Delhi de Mikael Bergstrand vous a plu, vous aimerez aussi Aller simple pour la liberté, un témoignage authentique, pas prétentieux, bien construit, dans lequel on ne s’ennuie jamais. C’est meilleur livre d’un auteur indépendant que j’ai lu.

Loukas Montclar (dommage qu’il écrive avec un pseudonyme, tant cela colle mal avec son caractère trempé) a un fort potentiel, repérez-le dès maintenant, il ne va pas s’arrêter en si bon chemin.

Vous pouvez commander le livre ici :

Aller simple pour la liberté

Compartiment pour dames, Anita Nair

Quand un livre remporte un succès général et que je lis « j’ai adoooooré », c’est le meilleur moyen pour que je sois à contre-courant.

Pas cette fois-ci ! Compartiment pour dames est un livre bien construit, intéressant, au style clair, tantôt percutant (« Regarde, tu ressembles à une veuve avant même de t’être mariée »). Anita Nair sait décrire les émotions. Je suis un homme et j’ai eu l’impression d’avoir mes règles avec l’Indienne. Si j’ai écrit un roman féminin, Les Dettes de Je, je ne m’aventurerais à écrire ce que je ne peux pas ressentir.

Compartiment pour dames est l’histoire d’une quadragénaire qui, lors d’un long voyage en train typiquement indien, écoute les histoires d’autres femmes. Amour, travail, famille, sexe, vieillesse, ambition, santé… tout y passe.

Une de mes lectrices m’a dit « Oh je me suis ennuyée dans ces récits de petits bobos de bourgeoises, sauf à la fin ». Justement, c’est la fin qui sublime ce livre, avec le récit d’un dernier personnage, réussi car inoubliable : Marikolanthu, une Indienne très humble qui va alterner des séjours au paradis et en enfer.

Soit Anita Nair s’est rendu compte que son récit se limitait à des cancans de petites bourgeoises (qui ont le droit de souffrir, au passage), et a ajouté un personnage pour contrebalancer l’ensemble.

Soit, et c’est plus probable, Anita Nair avait en tête ce personnage dès le début et les histoires précédentes (dures, mais futiles à côté) permettent une explosion finale.

En conclusion, un succès mérité. Je recommande vraiment la lecture de ce livre que vous pouvez commander ici :

Compartiment pour dames

Les Plus Belles Mains de Delhi, de Mikael Bergstrand

N’en déplaise à tous ceux qui n’aiment pas qu’un Blanc écrive sur l’Inde, l’Afrique, la Chine ou tout lieu hors de la Norvège : ce livre est réussi. Il faut vraiment être tordu pour y voir du racisme ou du colonialisme.

Je n’étais pas emballé par la couverture et le titre (qui se justifie à la lecture), je m’imaginais un récit ennuyeux. Loin de là !

L’auteur nous présente un Suédois, la cinquantaine, divorcé, viré de son travail, qui accepte d’accompagner un ami lors d’un voyage dans un pays qui ne l’attire pas, l’Inde. Malade, il décide d’y rester un peu plus, puisque rien ne le retient en Suède.

J’ai aimé ce livre, car j’y ai retrouvé des moments que j’ai vécus en Inde. L’auteur se sert d’un un avantage : il y a habité ET il y a travaillé. Mikael Bergstrand sait comment cela fonctionne pour régulariser sa situation, nouer des contacts professionnels, faire les courses, etc. J’ai souri et j’ai ri avec certaines anecdotes.

Surtout, ce livre m’a plu car j’aurais aimé l’écrire. Le mien est un récit autobiographique non romancé : plus dur, plus triste, écrit à chaud. Avec Les Plus Belles Mains de Dehli, nous lisons un roman léger et amusant, mais qui comme tous les romans, comporte des passages moins vraisemblables.

Le style n’est pas recherché, plutôt banal, mais cela permet de terminer la lecture en deux jours, sans se concentrer.

Deux suites ont été écrites, j’ai bien envie de poursuivre l’aventure. Un vrai coup de cœur, bravo ! Vous pouvez commander le livre ici :

Les Plus Belles Mains de Delhi

Il était minuit cinq à Bhopal, Dominique Lapierre et Javier Moro

Je me souviens un cours de droit de l’environnement, à l’Université Toulouse 1 : « Après la catastrophe industrielle de Bhopal de 1984 qui fit… puis AZF en 2001… le législateur modifia la loi… ». C’est tout.

Dominique Lapierre et Javier Moro ont mené des recherches pour nous présenter la genèse de cette fuite de gaz dans une usine de pesticide, dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, qui provoqua la mort  officielle 3828 personnes (le chiffre exact se situe entre 15000-30000) et 500 000 blessés.

Pourquoi une telle catastrophe ?

  • La mégalomanie de certains ingénieurs américains qui imaginaient écouler d’énormes quantités de pesticides sans tenir compte des aléas climatiques : en période de grande sécheresse, pas un paysan n’achetait de l’insecticide.
  • Le stockage en énormes quantités d’isocyanate de méthyle, ce qui avait affolé des ingénieurs allemands et français consultés en amont.
  • La logique financière qui pousse à des économies dérisoires, au mépris des règles élémentaires de sécurité, quand l’usine n’était pas rentable.
  • La désinvolture de nombreux ouvriers, contremaîtres et chefs, peu familiarisés par l’importance des règles de sécurité.
  • Et bien sûr, comme dans tout accident : l’absence en même temps du fonctionnement des mesures de sécurité. Une seule d’entre elle, en fonctionnement, aurait évité le pire.

Si certaines pages ont pu me paraître longues ou techniques, si la catastrophe proprement dite n’occupe que la fin du livre, vous l’aurez compris, ce livre est une mine d’informations. Un livre à offrir à tous ceux qui s’intéressent à l’Inde, à l’environnement et à l’industrie. Vous pouvez le commander ici :

Il était minuit cinq à Bhopal

Joothan, Omprakash Valmiki

Décidément, les éditions L’Asiathèque nous gâtent en plus du très bon Salaam du même auteur. Joothan (« Les restes » en hindi) est l’autobiographie d’un auteur dalit, probablement non romancée. Né en 1950 dans une famille de balayeurs (une des castes les plus basses), Omprakash Valmiki porte sa caste avec son nom. Valimiki signifie « balayeur » dans une partie de l’Inde. Le récit de son enfance relate des évènements d’une grande dureté, non seulement à cause de la pauvreté, des aléas climatiques, mais surtout par le fait de la méchanceté des personnes de castes supérieures ou intermédiaires. Après avoir lu ce livre, avons-nous encore le droit de dire « Ohhh les Indiens sont tous adorables ? ». Pas entre eux en tout cas. J’ose me consoler en pensant que son enfance concerne l’Inde des années 1950, juste après l’Indépendance. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Ce livre n’est pas sans défaut : des éléments semblent inintéressants, le style n’a rien d’exceptionnel et ce n’est pas un livre écrit pour le lecteur : j’ai sauté des lignes devant cette litanie de prénoms et de noms. Toutefois, ces défauts sont aussi des qualités.

Le style simple, que j’avais déjà repéré dans le recueil de nouvelles Salaam, est en fait voulu :

« J’étais plus attiré par les œuvres traitant de sujets de société que par celles purement esthétiques. »

Si Valmiki est un expert de la littérature indienne et il a même lu de grands auteurs étrangers (Hugo et Balzac), dans cette autobiographie, il ne se complique pas la vie à peaufiner ses écrits, sauf quand il s’agit d’une phrase contre l’attitude d’un Indien de haute caste :

« Lorsque les dalits se dressaient pour affirmer leur fierté, on les accusait de castéisme. Ceux qui proféraient cette accusation étaient eux-mêmes les défenseurs les plus fanatiques de leur propre caste. »

De plus, les évènements racontés sont tellement violents que l’auteur peine à écrire :

« En vérité, écrire Joothan a été si violent pour moi une véritable torture. Chaque mot de ce livre a ravivé des blessures que je m’efforçais d’oublier. »

Valmiki nous offre ainsi un livre politique, son livre cri, pleure, tremble. S’il cite autant de noms, c’est pour leur rendre hommage ou pour régler ses comptes.

Ce livre écrit en deux parties 1997 et 2013 (juste avant sa mort) est l’œuvre d’un auteur reconnu, mais qui est avant tout un acteur, un homme de théâtre, un homme politique dans le sens de « qui s’occupe des affaires de la cité ». Il n’a pas été élu, mais son action dépasse celle de bien des hommes politiques, y compris dalits. Athée (ou attiré par la religion bouddhiste ?), il refuse de changer de nom quitte à ne pas trouver d’appartement ou être mis à l’écart dans une société. Son nom devient pourtant sa marque de fabrique, Valmiki est publié en anglais et en français, en français grâce à une équipe de passionnés à l’Asiathèque. Son père et sa mère, qui sont allés jusqu’à se priver de nourriture pour qu’il étudie et obtienne un petit emploi correct, n’auraient jamais pu imaginer la destinée de leur fils brillant, opiniâtre, généreux et courageux. Un grand livre écrit par un homme exceptionnel.

Vous pouvez le commander ici :

Au fait, il faut que je vous dise de Chantal Cadoret

Je remarque, par hasard, que Chantal Cadoret, qui est une de mes lectrices, a publié un récit autobiographique sur la gestation pour autrui (GPA). Je suis en train d’écrire et il est question justement de ce thème. Chantal Cadoret tient un blog et a publié deux autres livres.  

Je suis content de l’avoir lu Au fait, il faut que je vous dise, j’ai pu apprendre quelques points, qui me seront utiles pour développer mes personnages. Ce livre n’est pas celui d’une célébrité, c’est l’histoire d’une mère et de son fils entre « coming-out » et projet bébé par une mère porteuse à Chicago.

Ce sont des pages noircies avec cœur, un récit à deux voix : la mère et le fils. Je vais proposer à ma mère de le lire. J’ai été touché par l’amour inconditionnel de cette mère pour son fils, l’amour de son père aussi, bien qu’il ait réagi plus difficilement, au début. Chantal Cadoret a beaucoup de courage de publier sous son nom, d’affronter le regard des autres, un regard qui blesse encore plus quand il concerne son enfant, j’imagine.

Voici ce qui est formidable quand on lit un auteur indépendant, on peut échanger avec lui. Chantal Cadoret a écouté mes remarques et nous avons débattu. Ce qui est beau avec ce type de livres, c’est que son histoire se poursuit après la lecture.  Ce livre trouvera son public, surtout grâce à la personnalité de la femme qui est derrière.

Vous pouvez le découvrir ici et ses deux autres.

Salaam d’Omprakash Valmiki

Les recueils de nouvelles n’ont jamais été mes premiers choix. Tout d’abord, parce qu’il est difficile de faire mieux que Maupassant, mon maître absolu, et je ne suis guère friand des fins sèches sans avoir eu le temps parfois de cerner davantage les décors et les personnages. Autrement dit, une partie de moi pensait que les nouvelles permettent à des auteurs paresseux d’écrire.

Belle erreur, je ne peux que recommander cette lecture pour plusieurs raisons.

Premièrement, ce livre est le travail de toute une équipe, notamment de traducteurs, un cadeau d’une maison d’édition pour promouvoir un écrivain particulier. J’ai apprécié la présentation de l’auteur, de l’ouvrage, la note liminaire et le glossaire des mots hindis. Tout est  étudié avec soin et pensé avec sincérité. Voici une quatrième de couverture des plus réussies.

Deuxièmement, toutes ces nouvelles comportent un intérêt, sans que l’une soit la seule réellement attrayante alors que d’autres meubleraient. Vous allez les dévorer toutes, vous pouvez même les lire dans le désordre.

Enfin, vous allez être malmenés lors de la lecture, comme si vous preniez des claques, que vous souffriez d’injustice. « Il raconte des faits de quelle époque ? », « Ça existe encore aujourd’hui ? ». Une part de l’Inde se livre à vous, celle des campagnes ou des ruraux fils d’intouchables. L’auteur sait de quoi il parle, né dans une famille des balayeurs-éboueurs. Il m’a fallu digérer chaque nouvelle, prendre le temps de réfléchir sur son message. C’est ce que j’aime d’un film ou d’un livre : qu’il me pousse à la réflexion, une réflexion simple, juste en tant qu’humain. L’émotion est fine, on ne tire pas les larmes du lecteur dans un bidonville. Certaines nouvelles rappellent La Rempailleuse de Maupassant, pour les thèmes évoqués (le sacrifice financier, l’amour pour un proche).

Quant au style, il est sobre, clair, mûr, sans artifice ni recherche élaborée. Omprakash Valmiki s’intéresse plus à faire passer un message, avec succès, plutôt que d’impressionner par son talent. S’est-il autolimité en tant que dalit ? Les phrases sont courtes, dynamiques et chaque nouvelle pourrait être l’objet d’un court-métrage.

Mes félicitations à l’Asiathèque pour ce beau travail, je vais lire de ce pas un deuxième livre de cet auteur : son autobiographie.

Vous pouvez commander ses ouvrages ici :

La Route de la joie ou la création d’une école en Inde, d’Hélène Khim-Tit

Namasté Hélène Khim-Tit, je vous remercie pour cet échange, qui se compose de réflexions et de questions. J’ai lu votre livre avec intérêt. Je trouve tout d’abord que la première partie de la quatrième de couverture ne donne pas une image fidèle du livre. En effet, il sous-tend un récit de voyage d’une femme meurtrie. Or, le voyage avant Fatehpur Sikri est évoqué sur trois chapitres et vous vous êtes montrée très pudique sur votre passé….

Comme c’est souvent le cas, ce n’est pas moi qui ai rédigé le texte en quatrième de couverture. Il correspond à la vision que le rédacteur a de mon récit. Je le dis dans le livre : le deuil stigmatise et je ne peux empêcher que l’on m’associe aux épreuves que j’ai connues – le décès de mon mari et de mon fils – Elles sont constitutives de la personne que je suis aujourd’hui, même si agir est pour moi le meilleur moyen de tenir la souffrance à distance.

J’ai apprécié que vous ne centriez pas le livre sur vous, ainsi vous avez évité l’écueil de l’Occidentale qui crée une école là-bas, écueil dont vous aviez conscience. En revanche, j’aurais aimé en savoir plus sur vous, je reste sur ma faim. Suis-je un lecteur trop curieux ?^^

J’ai pourtant le sentiment d’en avoir dit beaucoup sur moi ^^ L’objet du livre est la création de l’école et l’aventure collective qu’ont engendrées les rencontres que j’ai faites lors de mon premier voyage en Inde.

Votre récit est court, parfois succinct. J’aurais aimé en savoir plus sur la création de l’école, ça aurait été une mine d’informations. Pourquoi ne pas avoir donné ici aussi plus de détails, notamment avec humour ?

J’ai toujours la crainte de donner trop de détails… J’ai écrit deux romans, eux aussi très courts ! J’aime laisser le lecteur libre de poursuivre sa lecture au gré des images que celle-ci suscite. Un de mes livres préférés est « Le Fusil de chasse » de Yasushi Inoué. Sans doute le roman le plus court qui soit. Je conçois néanmoins que le manque de détails puisse être frustrant dans un récit. Je veillerai à ce que le prochain soit plus descriptif…
Quant à l’absence d’humour, c’est lié à l’état d’esprit dans lequel j’étais pendant que j’écrivais le livre. A cette période, nous nous battions avec le propriétaire pour ne pas perdre les locaux pour la deuxième fois… Il avait détruit le bâtiment qu’il nous avait permis de réhabiliter, nous le savions capable de nous expulser sans préavis de ce nouveau lieu qu’il nous louait. Ses menaces étaient quotidiennes parce que des personnes lui laissaient entendre qu’elles pourraient lui payer un meilleur loyer…

Là où vous vous attardez plus et avec succès, c’est sur la méthode pédagogique de l’école. Pouvez-vous la résumer s’il vous plaît ?

Elle est basée sur l’accompagnement individuel dans la joie. Nous bannissons les punitions, qui empêchent les élèves de s’épanouir. L’apprentissage doit être un plaisir, pas un stress. C’est pour cela que même en primaire les enseignants fonctionnent comme les professeurs du secondaire. Ils dispensent leurs matières préférées et cela fonctionne de façon très harmonieuse. Dans une matinée les élèves ont au moins trois professeurs différents. Cela évite la monotonie qui engendre le manque d’attention. Les enfants ont grandi dans la rue et il leur est très difficile de se concentrer. Nous souhaitons qu’ils puissent révéler leur plus haut potentiel en développant la confiance en eux et l’autonomie. Qu’ils deviennent tous des citoyens prenant leur place dans la société. Notre méthode fonctionne très bien puisqu’en juin 2020 les plus grands ont tous été reçus à l’examen national de niveau 10 (l’équivalent de notre Brevet). En seulement cinq ans ils ont couvert les neuf années du cursus classique, allant du CP à la 3e.

Vous présentez des réflexions fort intéressantes, comme notre « société qui sait créer des besoins, mais ne donne pas les moyens de les assouvir ». Est-ce que vous ne seriez pas tentée d’écrire un essai ?

Oui, si j’avais le temps et le souffle nécessaire… Ce genre demande de savoir argumenter, démontrer, persuader. Ce que j’aime, c’est susciter une réflexion. Au lecteur de la prolonger.

Vous m’avez donné l’image d’une femme bienveillante, tolérante, féministe, moderne, généreuse. Toutefois, j’ai senti que le type de colère qui pouvait se retrouver chez vous était une « sainte » colère, une colère sociétale, contre les injustices. Je me trompe ?

Non, pas du tout ^^ Et j’aime le terme de colère sociétale. Mes actions sont ma façon de m’insurger contre le déterminisme social. L’école est née en grande partie de cette phrase que j’ai entendue : « Ces enfants sont pauvres et ils seront toujours pauvres ». Pour moi la pauvreté n’est pas une fatalité. Aider les élèves à être les acteurs économiques de demain est tout l’enjeu de notre méthode pédagogique.  

Revenos sur l’épisode où vous vous agacez parce qu’un enfant veut vous toucher les pieds. Or, ce n’est pas un signe de soumission. Les hindous croient que les qualités descendent de la tête aux pieds. J’ai touché les pieds de plusieurs Indiens (du directeur à l’aide-soignant), les enfants me le faisaient de temps et ma mère y a eu droit, en tant que mère âgée…

C’est le genre de maladresse que l’on peut commettre lorsqu’on ne connaît pas bien une culture. Et pourtant je suis toujours attentive à ne pas heurter les gens que je rencontre. J’ai eu cette réaction épidermique en réponse à la fatuité du directeur qui me recevait dans son école. Les enfants ont d’abord touché ses pieds (j’ai même cru qu’ils voulaient les embrasser) et il a eu un air satisfait qui m’a profondément choquée. J’y ai vu l’arrogance d’un Européen fier d’être vénéré. Je trouve que, très souvent, les Indiens manifestent trop d’admiration à l’égard des Occidentaux…

En tant qu’auteur, j’adorerais que l’on me pose des questions sur le style, alors parlons-en, si vous le permettez. Vous avez écrit un récit, au passé composé, pourquoi ce choix plutôt que le présent ou le passé simple ?

Ce temps s’est imposé de lui-même pour relater des événements passés, mais le récit est entrecoupé de réflexions pour lesquelles j’emploie le présent. Pour vous répondre de façon plus complète, le passé composé m’est venu plus spontanément que le passé simple avec lequel je ne suis pas à l’aise pour une narration longue.

Il n’y a pas de dialogues, peu de descriptions, j’ai eu l’impression que vous aviez écrit une quinzaine de lettres, sans vous référer à un destinataire précis. Pourquoi ce choix ? Comment avez-vous travaillé ? Qu’est-ce qui a motivé le découpage des chapitres ?

Je ne voulais plus écrire pour me consacrer à nos actions dans le cadre de l’association. Mais on m’a sollicitée et mon livre est une réponse aux différentes questions que l’on me posait lors de rencontres ou de conférences. À côté de la dimension chronologique, de la genèse du projet à sa réalisation, mon récit est entrecoupé de réflexions suscitées par les événements que je décris. Une réflexion en a amené une autre et j’ai voulu consacrer à certaines un chapitre entier. L’idée que les chapitres puissent être considérés comme des lettres me plaît bien.  

Vous êtes présidente de l’association Sunrise France India qui s’occupe de l’école et qui mène aussi un atelier d’artisanat et une structure médicale itinérante. Comment pouvons-nous aider cette association ?

L’atelier d’artisanat et la structure médicale sont les deux autres volets de notre programme de lutte contre la pauvreté. Or faute d’espace suffisant ils ne peuvent fonctionner correctement pour le moment. Pour pérenniser nos actions, nous avons besoin d’acquérir un terrain sur lequel nous pourrons construire 5 classes, un atelier et une infirmerie. Nous avons une option sur un bâtiment à réhabiliter en centre-ville. Nous avons besoin d’un soutien financier. Le nom des donateurs figurera sur les murs de l’école.Il est aussi possible de parrainer une scolarité (25 € par mois – soit 8,50 € après déduction fiscale) pour accompagner les enfants sur le long terme, jusque dans leurs études universitaires ou l’apprentissage d’un métier.

Merci Hélène Khim-Tit pour cette interview.

Vous pouvez commandez le livre ici :